La Bibliothèque acéphale

 

Voici ci-après une nouvelle que j’ai écrite récemment dans le cadre d’un partiel dans un de mes cours. J’ai eu 12 sur 14-15 à cette partie et 15 à mon devoir !
Bonne lecture !!

 

 

Je me tenais dans le vestibule du bâtiment dans lequel j’étais entré quelques secondes auparavant. Une écriture en lettres d’or inscrite au centre d’un support indiquait « bibliothèque Raymond Poincaré ». Qui était Raymond Poincaré ? Je n’en avais pas la moindre idée. Ce n’était pas important. Imperceptiblement, j’étais attiré par ce que je voyais au loin. D’innombrables étagères, peuplées de centaines de milliers de livres. Ce n’était pas les livres que je consultais depuis la semaine dernière. Ceux-ci semblaient plus petits, plus fragiles. Une personne passa près de moi sans même faire attention où elle marchait, écrasant ainsi le bout de mon pied, et continua sur sa lancée. Elle aurait tout aussi bien pu me renverser qu’elle ne se serait pas excusée. Qu’était-ce que ces personnes ? Était-ce les Hommes d’antan décrits dans ces livres ? J’étais perdu. Je devais trouver un responsable pour m’aider à trouver ma voie. Je ne savais plus pourquoi j’étais ici. Je devais chercher un livre, mais lequel ? Il y en avait ici des milliers. Ma recherche prendrait des mois, des années peut-être. Je n’avais pas le temps nécessaire pour ça. Le temps. Quelle notion primitive pour cette époque révolue ! Auparavant, nous contrôlions le temps. Il nous était possible, à petite échelle certes, de retourner jusqu’à trois heures dans le passé pour effectuer les activités que nous n’avions pu faire durant ce temps. C’était une des plus brillantes inventions de notre époque et les anciens Hommes n’avaient pu l’entreprendre. Sortant de mes réflexions, je me remis à marcher droit devant moi jusqu’à ce que je sois arrêté par un immense bureau. Au-devant de moi se tenaient deux ordinateurs. Je savais comment cela s’appelait, car je l’avais lu. Ces machines collectaient des données, et quasiment toutes informations étaient mises à l’intérieur de ses boîtiers, dans lesquels étaient fixées les mémoires. Deux personnes se tenaient installées au-devant de ces machines, assises sur des chaises en aluminium. Non, c’était de l’acier. Je ne savais pas quoi faire pour capter leur attention. À quoi étaient-ils occupés ? Je ne saisissais pas la moindre information sur ce qu’ils faisaient sur ces ordinateurs. J’émis un son bizarre, un son que je n’expliquais pas. Mes lèvres avaient bougé toutes seules pour émettre un « bonjouar ». Presque instantanément, l’un des deux hommes se retourna sur sa chaise, expirant bruyamment. Je pus sentir le relent d’un fromage ingurgité récemment. Je ne pus mettre la main sur le nom.

« Je peux vous renseigner ? »

Je sursautai. La personne venait-elle de parler ? En remuant les lèvres qui plus est ? Ainsi, les Hommes d’antan communiquaient de cette façon. Ma réaction fit rire l’homme en face de moi. Je devais me calmer. Inspirer. Expirer. Pendant que je reprenais mes esprits, j’entendis des bribes d’une autre phrase : « fou ou quoi ». Cela ne me blessa pas. C’était puéril, j’étais en avance sur cette civilisation. Mais là n’était pas la question, je devais communiquer avec cette espèce primitive afin de trouver ce pourquoi je me trouvais ici, et surtout en partir au plus vite. Ainsi, je cherchais au fond de mon corps la formule adéquate et j’émis plusieurs sons, aussi incongrus les uns des autres.

« J’cherche un livr’ sur l’homme. »

J’avais essayé de m’appliquer au maximum pour produire une phrase correcte. C’était raté, car l’homme ne me comprit pas de suite. Je dus le lui répéter, plus doucement cette fois-ci afin que l’information prenne le temps d’aller jusqu’au cerveau. Ces hommes-là, paraît-il, n’utilisaient que 20 % de leurs capacités cérébrales. Il n’était pas étonnant qu’ils aient fini par s’entre-tuer, ne comprenant pas les enjeux à une échelle planétaire. La planète mourait à petit feu, agonisait au fil des années. Mais ces hommes-ci ne le comprirent pas et continuèrent leurs pitoyables guerres et leurs génocides, autant humains qu’animaliers.

« Quel genre de livre vous souhaitez ? »

Je n’en avais pas la moindre idée. Je ne savais même pas si c’était la bonne requête, mais j’avais la conviction que c’était le cas. J’avais lu que l’Homme était complexe. Peut-être devais-je chercher un livre en rapport avec la psychologie humaine pour mieux les cerner, mieux les comprendre. Ainsi formulai-je une nouvelle requête en prenant cette fois-ci le temps d’émettre une phrase intelligible. Il pianota quelque chose sur son outil, au-devant de son écran d’ordinateur. Je ne savais pas ce que c’était. Aussi grand en largeur que l’écran et comprenant des dizaines de lettres sur lesquels l’homme tapait sans retenue. Ainsi, leur barbarie commençait aux objets pour se transmettre aux êtres vivants. J’entendais distinctement les lettres. Elles criaient. Mais j’étais le seul à y faire suffisamment attention ici. Ce n’était pas étonnant, avec le brouhaha qui se tenait dans cette immense salle. Autour de moi, des tables et des chaises. En acier, cette fois-ci, j’en étais certain. Plusieurs personnes bavardaient entre elles. D’autres étaient plongées dans leurs livres. Ridicule. Je ne pouvais me concentrer pleinement sur ce à quoi je réfléchissais tant la cacophonie s’amplifiait de seconde en seconde. Cela devenait irrespirable. Je commençais à suffoquer. Me tenant le ventre, pris de nausées, je dictais à mon corps de se calmer. Un bruit sec retentit, brisant la glace sonore.

« SILENCE ! »

Ce mot, je savais ce qu’il voulait dire et, comme un seul homme, tout le monde comprit la marche à suivre et se tut. Tous reprenaient leurs activités, et je pus recouvrer ma respiration, calme et saine. Mon attention se reporta sur l’homme. Il continuait de chercher. Se grattant le cuir chevelu de son index de la main gauche tout en bougeant la souris de sa droite, je le voyais se crisper. Les machines de cette époque n’étaient pas infaillibles, c’était certain. Aussi lui proposai-je mon aide. Sa réaction fut brusque et il me dit que c’était son travail. Plusieurs minutes passèrent ainsi. Le tumulte reprit de plus belle. Pareil à un schéma circulaire invisible où se dessinait la même routine, encore et encore. La concentration, les premiers bavardages, le début d’un brouhaha, un tumulte infernal, une cacophonie orchestrale et le «Silence» triomphant et autoritaire. Combien de fois en une journée ce même schéma se répétait-il ? Nous avions à notre époque un système où le mot à lui seul faisait loi. C’est-à-dire que dans une salle où il était inscrit de ne pas parler, il nous était impossible de prononcer le moindre mot. C’était réalisable grâce à un système de pensées intégré à nos corps. À l’entrée de chaque salle, nous subissions un scan de reconnaissance et d’implantation dudit mot de façon virtuelle. Ainsi, nous étions en accord avec le mot. Ainsi, nous pouvions travailler de façon délibérée et saine.

« Monsieur ? »

L’homme se tenait devant moi. Je rêvassais, encore. Le rêve était une échappatoire à la réalité. À cette dure réalité qui s’imposait à nous. Le rêve devait perdurer, auquel cas tout espoir serait révolu. Mon attention se reporta vers l’homme. Je hochai la tête pour lui signifier qu’il avait mon attention. Je n’avais surtout plus envie d’essayer de parler.

« Je vous propose trois ouvrages dans nos collections. Nous avons :

L’Espèce humaine de Robert Antelme ;

L’Aaventure de l’espèce humaine de Luca Cavalli-Sforza ;

La Fin de l’espèce humaine de Jean-Pierre Dickes. »

J’étais bien tenté par le dernier livre proposé pour comparer ce que je savais de la fin de cette espèce avec les prévisions qui étaient annoncées dans ce livre. Mais je devais centrer mes recherches sur la psychologie humaine, alors je demandais l’ouvrage de Cavalli-Sforza. J’étais impatient de me plonger dans ce livre. Mes lèvres frémissaient déjà. J’avais cette sensation accrue que je touchais au but de mon séjour ici. L’homme m’expliqua que je devais attendre un moment ici. Je ne faisais qu’attendre. Cela faisait combien de temps ? On en revenait toujours au temps, à croire que seul ce dernier comptait. Je décidai de ne pas suivre les directives dictées par l’homme et me dirigeai vers quelques adolescents confortablement lovés dans leurs sièges. L’un d’eux était tellement bien installé que je l’entendais inspirer et expirer de façon monotone. Il dormait. Au beau milieu de cette immense salle. Je vis une porte entre-ouverte non loin de là où je me trouvais. Pris d’une curiosité maladive, je m’empressai de me glisser de l’autre côté afin de voir où j’allais me retrouver. Cette autre pièce était plus calme. Certaines personnes étaient assises sur des sièges en velours, lisant des livres grand format comportant des images. Je n’avais jamais eu l’occasion d’en voir un en vrai. Ces grands livres, les humains les appelaient bande dessinée. C’était inscrit dans un des livres que j’avais lus. La bande dessinée était destinée à divertir, et les images dictaient le sens des textes. Cela ne laissait pas de place au doute. Je m’approchai suffisamment pour lire le titre sur la tranche, lequel indiquait Le Petit Spirou. Je n’avais aucune connaissance en bande dessinée et ce nom ne m’évoquait rien. Nous avions une marque de voiture qui ressemblait à Spirou. Qu’était-ce déjà ? Spyro ? Spira ? Non Rouspi. Maintenant que j’y pensais, peut-être l’avait-il pris de cette bande dessinée. Un bruit sourd attira mon attention. Un homme avec des cheveux longs se tenait devant une étrange machine. Un objet tomba dans le réservoir après que la personne eut tapé sur quelques boutons. C’était étrange, je n’avais pas connaissance de ce genre de machine. Et je ne savais pas comment elle marchait. J’allais au-devant et étudiais ce que j’y trouvais. Des aliments innommables se trouvaient à l’intérieur. La machine contenait aussi des boissons. Je voyais les liquides au sein des bouteilles. Jaunâtre, bleu, arc-en-ciel, noir. C’était abject. Quel genre de boisson cette espèce a-t-elle pu boire au cours de ses différentes vies. N’avaient-ils pas conscience qu’ils mourraient petit à petit, consommant sans modération ces produits à contenance chimique ? La machine fabriquait-elle elle-même la mort ?

« T’as fini ou pas ? J’aimerais me servir. »

Une personne se tenait derrière moi. Elle était interloquée et j’étais gêné. Je ne savais pas quoi répondre. Je n’avais pas à justifier ma présence devant cette machine, mais je voulais voir comment elle marchait. Aussi, je m’écartai et regardai la machine transmettre la mort. L’homme inséra ce qui devait être de l’argent. Je voyais les chiffres de prix bien que j’en ignorais la monnaie. Un « E » barré dans le sens horizontal. Il appuya sur deux chiffres et la machine poussa la nourriture dans un réservoir. Après quoi l’homme prit son dû, me regarda fixement d’un air ahuri et tourna les talons. Fascinant.

Je me décidai à retourner auprès de l’accueil, là où je me trouvais encore quelques minutes auparavant. Je ne devais à l’origine pas bouger, mais c’était bien plus fort que moi. Cette curiosité m’avait toujours habitée et je n’aurais peut-être plus le privilège d’être en compagnie d’une espèce aussi primitive. Sur le chemin du retour, un autre homme, bien plus grand que les autres, se mit sur mon chemin et m’arrêta net de sa main. Il m’expliqua en cinq mots ce que je n’avais pas compris depuis que j’étais ici, dans cette bibliothèque. Les tables commençaient à tourner, les chaises s’enfonçaient. Personne ne semblait y faire attention, continuant leurs activités comme si de rien était. De l’eau s’écoulait des différentes verrières au sommet de la bâtisse. J’entendis le brouhaha reprendre. Les éclats de rire, les voix se précipitaient dans ma tête. Je recommençai à haleter, c’était rude. J’avais peur, à présent. Peur de ne pas m’en sortir. Les mots de l’homme étaient encore dans ma tête : « Tu es dans un rêve. » Ce ne pouvait être vrai. Mais cela expliquait certainement comment je m’étais retrouvé ici. Je pris plusieurs respirations. Le temps semblait passer au ralenti. Puis il se figea un instant. Le toit s’écroulait. La pression de l’eau était trop forte. Je me trouvais en dessous et je criai à mon tour. Levant mes mains au-dessus de ma tête, par réflexe, je ne pus ralentir l’inévitable. Je me réveillais en sursaut, la sueur dégoulinant sur mon visage, un androïde à mes côtés, une carafe d’eau à demi-remplie à la main.

« Vous ne vous réveilliez pas, alors j’ai calculé que l’en versant la moitié du contenu de cette carafe, vous seriez projeté en dehors de votre rêve. »

Stupide machine. Je ne lui avais rien demandé. Mais c’était ainsi. Tout était ainsi ici. Chaque personne présente au sein de cet établissement était accompagnée d’un androïde. Celui-ci veillait à ce que vous ne manquiez de rien, et surtout veillait à ce que vous respectiez chacune des règles. Si ce n’était pas le cas, il était présent pour vous le rappeler. Je me tenais toujours sur ce lit, allongé. L’eau que m’avait balancée ce robot dégoulinait à présent de partout, notamment sur mes habits. Et cet imbécile de robot n’avait pas jugé nécessaire d’apporter de quoi m’essuyer ensuite. Ces machines étaient limitées. Je me levai et fis exprès de pousser l’androïde en allant chercher une serviette. Ce dernier me suivit, sans rien dire. Qu’y avait-il à dire de toute manière ? Il savait qu’il était en tort. Je devais me rappeler que machines et Hommes coexistaient dans ce monde, aussi m’excusai-je peu après. Nous n’étions pas les primitifs dont j’avais eu un aperçu dans mon rêve. Toutes les espèces coexistaient sur cette planète en une parfaite harmonie, une symbiose totale. Plus de guerre, plus de peur, plus de haine. M’essuyant le corps tout en retournant à mon lit afin de chercher le livre en bois immuable, je regardais les autres personnes allongées sur leurs lits, rêvant tous, accompagnés du droïde les observant froidement, sans chaleur aucune dans leurs yeux. Nous étions dans la salle des rêves. Une salle spéciale de la bibliothèque Acéphale où l’on rêvait ce que l’on avait commencé à lire. À un moment précis de notre lecture, notre sommeil l’emportait sur notre raison et nous emmenait dans le monde du rêve, un monde incertain et indéterminé auquel il nous fallait être confrontés à une série d’événements mineurs. Le livre que j’avais choisi pour ma première expérience était intitulé : La bibliothèque des temps modernes¹. J’avais rencontré assez d’hommes primitifs pour aujourd’hui. Il me fallait quelque chose de plus irréel, un livre fantastique. Un livre où le rêve lui-même pourrait durer toute une vie. Aussi m’attelai-je à ma nouvelle tâche, à savoir trouver un livre fantastique. Je devais aussi aller raconter à mon ami ce que j’avais vu dans ce rêve. Je devais le trouver dans la salle du silence, il y était tout le temps. Je pris ma serviette, le livre, et je sortis d’un pas décidé de cette salle. Plongeant la tête la première dans la gargantuesque salle de la bibliothèque Acéphale, aussi grande et majestueuse que le château de Versailles, qui n’existait d’ailleurs plus de nos jours, je me sentais petit une fois de plus. Béat d’admiration devant cette grandeur infinie, je ne pouvais voir distinctement le haut de la bâtisse. Nos yeux étaient fragiles et notre vue limitée. Je pressai le pas. Quelques androïdes s’occupaient de nettoyer les lieux. Nourriture, poubelles, recyclage. Tel était leur travail quotidien. Il faisait encore nuit, je le voyais à travers les carreaux qui parsemaient de toute part l’édifice. Dans cette salle géante, aucun livre n’était présenté. C’était l’exact contraire de ce que j’avais vu dans mon rêve. Sur les murs, de grandes affiches présentant les différents services proposés au sein de l’établissement. Sur les drapeaux flottant depuis le plafond, nous pouvions voir les lettres TRMMP. La devise de ce monument. Ce pourquoi nous étions tous ici. D’autres personnes foulaient le sol de leurs pas saccadés. Je les suivais du regard. J’en connaissais certains, d’autres non. Sans doute de nouveaux arrivants. Cela faisait six jours et nuits que je me trouvais ici. Une éternité presque. Je ne savais pas s’il fallait en rire ou en pleurer. J’optais pour le sourire, mais le dissimulais derrière un geste imperceptible. Il était interdit d’avoir un quelconque sentiment de bonheur ici. Nous n’étions pas ici pour notre bien, ils nous l’avaient suffisamment répété. Arrivant au contact d’un ordinateur de contrôle ultra développé, j’ouvris les bras en signe de salut et récitai intérieurement ma requête. La machine me sonda et me proposa une liste de livres. Deux étaient anciens et trois audio. Ils existaient trois types de livres à notre époque. Les livres anciens, acquisition faîte sur les peuples primitifs, se dégradaient au fil du temps et nous devions porter des blouses, des gants et une multitude de protections afin de lire ces ouvrages du passé, d’un temps révolu, seulement restitué dans ces livres-là. Les livres récents étaient façonnés sur place à partir de données informatiques précises. Le nombre de pages, le style d’écriture, la taille des paragraphes, tout ceci était réalisé par défaut. Il n’y avait plus d’auteurs, mais un collectif. Chaque personne écrivant sur un sujet s’engageait à améliorer les connaissances sur le sujet sans demander de droits d’auteur. Ainsi allait la cohabitation saine entre les hommes, ne réclamant aucun droit et s’aidant mutuellement les uns les autres pour une cause commune, à savoir l’expansion du savoir. Enfin, les livres audio. Il n’existait plus de livres électroniques. Le contact de l’écran avec nos yeux meurtrissait la rétine et abîmait grandement notre vue. La vue est devenue beaucoup trop sensible pour que nous continuions à nous rendre aveugles. Il nous était alors impossible de continuer à lire des livres dans ce format-là. Nous réservions cette tâche aux machines, gardant l’audio comme seule référence dans le monde extérieur. Après une brève réflexion, je choisis un livre du nom de Cité 19, un roman mêlant fantastique, science-fiction et policier dans un Paris du xixe siècle. Le résumé s’affichait sur la gauche de la machine, en vision holographique. L’histoire semblait plaisante et j’en avais bien besoin après ce que j’avais vécu. Je décidai d’accorder une autre chance à cette civilisation disparue. Peut-être ne fallait-il pas les juger trop hâtivement. Mais ce que j’en avais vu me persuadait d’une chose, ils étaient grandement stupides. La machine m’indiqua une étagère derrière moi et le livre se matérialisa sur cette dernière. Rien d’anormal à notre époque, tout objet se déplaçant dans le temps et l’espace à la vitesse lumière. En un instant, il franchissait des milliers de kilomètres pour atterrir devant nos yeux, s’il était disponible. Ce fut le cas pour cet ouvrage. Remerciant la machine, j’allais me tourner lorsqu’une automate tierce annonça l’acquisition d’un nouveau livre. Génial, je n’avais jamais assisté encore cette semaine à la fabrication. J’avais cette chance et je ne voulais en aucun cas la manquer. L’automate annonça par trois fois ses directives aux deux machines subalternes. Ces dernières activaient de leur bras mécanique une imprimante dernière génération, la SX3. C’était la première fois que je voyais ce modèle ailleurs que sur des affiches publicitaires. Les bras permettaient la transmission de toutes les données du livre vers l’imprimante. Cette dernière allait concevoir le livre. En une fraction de seconde, j’eus à peine le temps d’émettre une respiration, le livre sortit de l’imprimante. Grand format, en bois immuable comme les autres, mais de couleur beaucoup plus claire, beige pâle. Les deux machines secondaires prenaient à présent le livre et le plaçaient au centre d’une autre machine dont j’ignorais le nom. Cette dernière émit un son. Un laser incandescent illumina l’espace un instant puis se dissipa. Le livre avait à présent sa contenance habituelle. Brun foncé. Immuable et imperméable au temps, protégé du soleil, de l’eau et de toute forme élémentaire pouvant l’abîmer. Ainsi se faisait la construction d’un livre récent. J’étais tout heureux d’y avoir assisté, mais je le cachais, bien entendu. Je tournai finalement les talons pour aller récupérer l’ouvrage que je venais de prendre. À côté de ce dernier se tenait un automate. D’un geste pressant, il m’indiqua le livre que je tenais dans la main et me le prit brusquement. Il m’énonça qu’un seul livre à la fois était autorisé. Je ne me rappelais par l’avoir entendu dire autre chose depuis que j’étais en ce lieu. Il me semblait bien que c’était là sa seule fonction et la seule parole qu’il était éligible de prononcer. Stupide machine. Je devais à présent trouver mon ami pour lui faire part de mes récentes conclusions. Depuis cinq jours, nous ne nous étions pas séparés, mis à part lorsqu’il faisait ses siestes dans la salle du silence. Avant d’entrer dans la fameuse salle, je prononçais un juron. Pas à voix haute, intérieurement. C’était un mot que les humains appréciaient grandement autrefois : « merde ». En effet, j’avais fait tomber le livre dans un bruit sourd qui s’était répercuté dans la salle. Pas la salle du silence, celle-ci semblait n’avoir aucune personne vivante à l’intérieur. Je ramassai le livre et dit à mon androïde personnel de m’attendre ici. J’entrais finalement dans la salle sans attendre sa réponse. Alors que mes pas étaient au préalable marqués par le bruit de mes semelles sur le sol marbré, mes chaussures n’émirent plus aucune nuisance pouvant perturber le sommeil des résidents ici. Des petites box d’une taille avoisinant les 3 mètres carrés abondaient de part et d’autre de l’allée sur une cinquantaine de mètres, telle une nef flanquée de ses collatéraux. Ainsi, nous pouvions lire en silence, c’est le mot. Mon ami se trouvait en général dans la box D17, et c’est à cet endroit que je le trouvai encore assoupi. Je le touchai du coude, espérant qu’il se réveille vite. D’un seul coup, il s’éveilla et hurla. Enfin, je le supposai. Sa bouche était grande ouverte, mais aucun son n’en sortit. Ses lèvres remuèrent, sans plus de succès sur ce qu’il me disait. Je lui indiquai de me regarder droit dans les yeux et lui montrai la sortie. Il hocha la tête en signe d’approbation et nous sortîmes à la hâte. Une fois au-dehors, il me houspilla.

« Ne me réveille plus de cette façon, j’étais dans un rêve intriguant. que voulais-tu ?

– Te parler de mes conclusions concernant l’espère humaine. Pas la nôtre, celle de nos semblables disparus. »

Raconte-moi. »

Ainsi, je lui fis part de tout ce que j’avais vu dans ce rêve et à quel point, et j’insistai beaucoup sur ce point, ils étaient stupides et courraient déjà à leur perte. Cela le fit rire et ne l’étonna guère. Il me demanda combien de temps je devais encore rester ici, et je lui dis que je partirais bientôt, mais que je reviendrais de mon propre chef pour le voir et continuer mes observations. Presque personne ne venait ici de son propre chef, et ce que je lui dis l’ébahit. En effet, plus personne ne lisait. La lecture était une contrariété. Et nous étions forcés de lire, forcés d’apprendre. La lecture se faisait par le biais des oreilles, sous format audio. Les machines nous contaient les histoires dès l’enfance, et chaque robot avait dans sa mémoire des milliers d’histoires et de livres à raconter. Ils avaient tout assimilé, c’était si facile pour eux. L’homme réservait sa mémoire pour des choses plus utiles. Il n’y avait pas de places pour le divertissement. Aussi il fut intrigué par ce que j’avais dit, mais m’encouragea tout de même à poursuivre ce que j’aimais faire. Nous n’allions pas renier le faible héritage que cette espèce nous avait légué. La connaissance de l’écriture et de la lecture. Et ces rêves, tous consignés sur papier. Tous pouvant être réalisés aujourd’hui. Plus rien n’était du domaine de l’impossible. La barrière du temps et de l’évolution empêchait les Hommes de se développer. Aujourd’hui, nous étions au summum de ce que nous connaissions. Rien n’était impossible, tout pouvait être fait. L’androïde qui m’était assigné vint vers moi. Il écarta l’opercule qui recouvrait ce que l’on pourrait appeler le téton pour l’homme, et une vision holographique de mon contrat de séjour s’affichait. En haut de ce contrat, la devise de cet endroit : TRMMP, Travail et Rigueur, Maîtres Mots dans votre Punition. Il me restait vingt minutes à peine à croupir en ce lieu. Mes parents m’y avaient emmené de force, car je ne travaillais que peu, je manquais de sérieux selon leurs dires. La punition adéquate semblait la bibliothèque. Cet endroit sombre et volumineux qui effrayait tout le monde. Mais ce n’était qu’une façade extérieure. Dans notre monde, les choses étaient à l’image de ce que la majorité des personnes pensaient. Et beaucoup voyaient en ce bâtiment l’allégorie d’un animal sans tête, l’Homme sans son savoir, sans ses connaissances. La bibliothèque acéphale se dressait ici, au beau milieu de la ville, comme pour envoyer un message fort aux habitants. Ici, la population retrouvait la raison. Ici, le savoir n’était qu’une porte en plus à franchir vers l’espoir. L’espoir grandissant d’une évolution qui restait encore à franchir, d’une quête qui ne demandait qu’à débuter, d’un rêve qui ne demandait qu’à s’accomplir.

¹ La Bibliothèque des temps modernes, ce titre est purement fictif.

 

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5 réflexions sur “La Bibliothèque acéphale

  1. Il n’y a pas de quoi, je le pense ! ☺
    Ça n’empêche que ça rendrait bien en livre haha mais c’est très bien comme ça aussi ☺
    Et je ne me suis pas réveillé tôt en fait, je me suis couchée tard ! 😂

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup 🙂
      Je t’invite à lire la suivante lorsque tu as un moment (et la prochaine ce week-end logiquement), bien entendu ^^
      Tu t’es couchée à quelle heure ? x)
      (en fait je pensais qu’il y avait marqué « écrit y’a 2h25 » ^^)

      Aimé par 1 personne

    1. Merci Camille !
      Tu t’es réveillée bien tôt dit-moi :p. C’est bien ! Il faut profiter de ces journées avant qu’il ne fasse trop chaud 🙂
      J’avais l’idée d’une nouvelle et je t’avoue que j’ai peu songé à développer l’histoire pour en faire un livre ^^. Je ne suis pas assez bon en Science-fiction pour ça 🙂
      Merci beaucoup pour ton retour, qui me va droit au cœur !

      Aimé par 1 personne

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