Juste cause (Nouvelle)

 

Salut les ami(e)s ! Je vous retrouve aujourd’hui avec une nouvelle écrite par mes soins.
Probablement que certains d’entre vous ont déjà eu l’occasion de l’avoir entre les mains car je l’ai pas mal faîte tourner afin d’avoir des avis. Tous ont été constructifs et m’aident à avancer et me poussent à continuer à écrire, faire ce que j’aime en somme. Soit, ci-après Juste cause, où nous retrouvons Jeanne, une jeune femme qui tente de se reconstruire.

 

 

 

 

Jeanne se réveilla en sursaut une fois de plus, à la sortie d’un cauchemar intense, en sueur. Elle regarda autour d’elle, ses yeux fendant l’obscurité. Le radio-réveil éclairait de son laser rouge le plafond, sur lequel se dessinait l’heure: 4:06. Une contraction s’ensuivit au niveau de ses cuisses. Elle tira sur ses draps et se blottit contre le mûr derrière elle. Elle essaya de se retenir mais elle n’y parvint pas. Elle venait une nouvelle fois d’uriner… N’ayant plus aucun contrôle, que ce soit sur son corps ou sur sa vie, Jeanne tentait désespérément de reprendre la vie qu’elle avait avant tout ça. Mais c’était maintenant impossible, pensait-elle. Elle avait arrêté de pisser au lit très tôt, à l’âge de trois ans. Ses grands-parents en avaient été étonnés. Mamie lui disait que sa mère avait arrêté aux environs de ses cinq ans. Jeanne était précoce, c’était une des seules choses dans sa vie pour laquelle elle était en avance. Tout comme ses premiers mots, qui étaient intervenus, selon sa mère, alors qu’elle manifestait son impatience pour être nourrie du biberon. Elle en avait aujourd’hui vingt-quatre. Un an auparavant ces souvenirs l’auraient fait sourire. Mais c’était sans compter sur le mal qu’elle avait subi. Maintenant, chaque nuit ou presque, Jeanne ne pouvait se retenir. C’était une petite urine et cela durait quelques secondes. Mais c’était quelques secondes de souffrances, où la couleur jaune, rappelant celui de l’œuf, se mélangeait parfois au rouge, son sang. Chaque fois que cela se produisait, Jeanne ne pouvait retenir ses larmes. Elle se libérait peu à peu du poids qui pesait sur son être depuis plusieurs mois, de la solitude dans laquelle elle se trouvait, du mal-être qui l’habitait. Un rouleau d’essuie-tout était posé sur sa table de chevet, situé à sa gauche. Elle cherchait à tâtons l’éponge qui devait être à côté. D’une main ferme, elle la saisit mais comprit bien vite que cette dernière était desséchée. Aussi reporta-t-elle son attention sur l’essuie-tout, déchira deux feuilles et essuya avec force le liquide qui avait coulé sur son drap et, plus délicatement, l’intérieur de ses cuisses. Elle tenta ensuite de jeter les feuilles imbibées dans la poubelle au coin de sa chambre mais la manqua de peu. Elle tremblait. Elle resta assise un long moment, perdant toute notion du temps. Lorsqu’elle consentit à lever les yeux pour regarder une nouvelle fois l’heure, celle-ci indiquait 4:38. Un sourire triste ornait son visage d’enfant. Elle n’avait plus rien d’enfantin pourtant. Se levant pour ramasser la feuille et la mettre à la poubelle, Jeanne émit un gémissement aigu. Une nouvelle contraction, plus courte mais intense lui tirailla le ventre. Ses entrailles semblaient être en feu. Elle tomba et resta au sol un court instant, reprenant sa respiration. Après quoi elle se leva en s’aidant de ses deux mains, un pied après l’autre. Sa tête tournait, provoquant une sensation de malaise et une perte de contrôle. Elle fixait le coin où l’on pouvait apercevoir les contours de la poubelle. Elle respirait bruyamment, chaque souffle l’aidant à retrouver son calme, un calme apparent. Une fois sa respiration stabilisée et ses sens en éveil, elle marcha jusqu’au coin où elle put, cette fois-ci, mettre la balle dans le panier. Une vague pensée lui vint. Son cauchemar. Elle était seule, assise à une table. Dans l’assiette posée devant elle se trouvaient des jaunes d’œufs, les embryons de plusieurs poussins. Il régnait dans cette pièce une chaleur à couper le souffle. Sa chaise était située dos à la cheminée. Les flammes qui y émanaient la brûlait à petit feu. Elle criait, se souvient-elle. Sa voix résonnait encore dans sa tête. Comme celle de l’autre. Que disait-il ? «Tu es à moi»… Une vague de panique s’emparait d’elle. Elle ne voulait plus sortir. Elle était d’ailleurs confinée depuis plusieurs semaines maintenant dans son petit appartement et, à plus petite échelle, dans sa chambre. Le monde extérieur lui faisait peur. Tout ce qui se passait derrière sa porte était un monde étranger au sien désormais et ce depuis qu’elle s’était repliée sur elle-même, au sein de sa bulle, de cette carapace qui lui procurait un sentiment infaillible de sécurité. Ses médicaments contre l’angoisse étaient posés sur l’étagère derrière elle. C’était un des nombreux médicaments que lui avait prescrits un docteur deux mois auparavant. Elle ne se rappelait plus de son nom et cela lui importait peu. L’important était qu’elle en avait besoin. Que sans ça, elle serait sans doute morte et enterrée. Cela vaudrait mieux, pensait-elle souvent. Mais jamais encore elle n’avait osé passer à l’acte, trop lâche pour entreprendre cette aventure et jugeant la vie trop précieuse malgré tout ce que l’on lui avait pris. Jeanne se posta devant l’étagère, regarda le médicament Lexomil et prit une dose prescrite, c’est-à-dire un quart de barrette. Il fallait attendre quelques minutes avant d’en ressentir les premiers effets. Elle se demandait si à l’évocation de ces médicaments elle ne ressentait pas comme l’effet placebo car elle se sentit de suite mieux. Peut-être tout cela se passait dans sa tête et qu’elle n’était pas malade. Cela lui fit du bien de le croire mais il fallait se rendre à l’évidence, elle souffrait depuis plusieurs mois. Malgré tout, elle en était consciente et cela l’aidait dans son traitement, dans sa gestion. C’était le côté positif. Le négatif était qu’elle ne s’occupait de rien d’autre, par faute de temps. Aussi ne payait-elle plus ses factures notamment. Elle était surprise que personne ne soit venu toquer à sa porte, lui réclamant le loyer ou que l’électricité fonctionnait encore. Les prélèvements devaient être faits de façon automatique sur son compte et elle s’en réjouissait car elle n’avait aucune envie de sortir. Mais aujourd’hui, il allait bien falloir qu’elle le fasse, pour le procès. Elle ne savait pas encore si elle était prête à dire ce qu’elle avait sur le cœur depuis des semaines, des mois. Elle ruminait chacune de ses phrases, jour après jour depuis qu’elle avait dit qu’elle témoignerait lors du procès, commençant le 11 avril. Elle devait être courageuse. Mais pour l’instant, elle devait surtout se laver. Aussi d’un pas décidé, elle marcha jusqu’à sa porte, ouvra machinalement celle-ci et passa de l’autre côté. Elle avait loué cet appartement avec Matthieu, son ex petit-ami. Ce dernier l’avait plaquée en apprenant qu’elle était enceinte. Ils n’avaient pas fait attention une fois et Jeanne en avait payé le prix. Le lendemain de la nouvelle, il était parti et il ne lui en donna plus aucune. Elle s’était cependant accordé le privilège de rester dans ce deux pièces avantageux, tant au niveau de son emplacement que de son prix. Ce dernier comportait un salon auquel se rattachait une cuisine ouverte et une chambre à coucher, ainsi qu’une salle d’eau. Ça, c’était théorique. Car son appartement ne ressemblait à aucun autre à l’heure actuelle. Confinée depuis plusieurs jours dans sa chambre avec des provisions de nourritures, essentiellement des biscuits en boîte achetés en supermarché ainsi qu’un pack d’eau minérale Cristaline, elle n’avait véritablement pas rangé depuis de longues semaines. A vrai dire, elle se demandait à quand remontait la dernière fois qu’elle avait passé l’aspirateur ou même fait la vaisselle. Aucune date ne lui venait à l’esprit et ça l’effrayait. Comme pour confirmer ses pensées, ce qu’elle vit en entrant dans le salon, après avoir allumé la lumière du plafond, lui fit un haut-le-cœur. Une multitude d’assiettes et de casseroles s’empilaient dans l’évier. Une seule assiette était propre, étendue sur l’égouttoir à côté. Au sol, des emballages pullulaient, pareil aux petites araignées qui sortaient lorsque l’on écrasait une mère porteuse. Elle y voyait aussi beaucoup de poussière, s’assemblant à plusieurs endroits, au pied du meuble-bar notamment ainsi que de la table où Matthieu et elle mangèrent autrefois. Un relent amer lui remonta de la gorge et la plia en deux un instant. Elle hoqueta par deux fois, la bouche grande ouverte. La crasse était sa vie. Sa vie était crasseuse. Elle se rappelait le surnom qu’on lui avait donné au collège alors qu’elle portait les vêtements de la veille et de l’avant-veille: la pouilleuse. Elle se dit que le surnom lui allait comme un gant maintenant, mais elle en avait honte. La bile était toujours présente dans sa gorge mais elle se força à l’avaler. Elle fut tentée de rebrousser chemin et de regagner sa chambre mais elle se résolut avec une obstination exemplaire, qui lui manquait ces derniers mois, à prendre sa première douche depuis deux semaines. Sa vie ne pouvait pas être pire qu’elle ne l’avait été jusqu’à présent et elle sentait un vent nouveau arriver. Ce procès était une libération. Une porte qu’elle avait à franchir avant de goûter à la renaissance. Mais le chemin était encore long et elle en avait pleinement conscience. Une fois arrivée dans la salle d’eau, la lumière s’alluma automatiquement. Jeanne prit une des serviettes posées sur l’étagère après l’entrée, la bleue. Elle avait toujours apprécié cette couleur qui lui évoquait un panel de souvenir heureux et d’évocations mystérieuses. Autrefois, elle aimait l’eau, se baigner. Elle avait participé à quelques sessions de plongée sous-marine en compagnie de Matthieu alors que ces deux-là filaient un amour parfait. L’eau avait été son élément mais maintenant, d’un plaisir se transformait une nécessité. Elle n’allait pas abîmer l’image que l’on se ferait d’elle. Jeanne avait suffisamment honte mais la force lui manquait ces derniers mois pour lutter. Depuis qu’elle avait perdu le goût de vivre et d’aimer. Autrui l’avait blessé et elle s’était rétractée sur elle-même. Elle enleva avec délicatesse ses vêtements. Elle se sentait mieux à présent, les médocs commençaient à agir. Elle passa devant le miroir sans accorder une attention à ce qu’elle pourrait y voir. Elle savait pertinemment qu’elle n’en avait aucune envie. Sans doute le pire cauchemar qu’elle pourrait faire serait de se voir dans la glace à cet instant, et cela provoquerait un soubresaut et une remontée d’angoisse. Aussi se précipita-t-elle devant la douche, vérifia que son gel douche et son shampoing se trouvaient bien à l’intérieur et s’y glissa avec hâte, refermant la porte coulissante derrière elle. Jeanne s’apprêtait à tirer la poignée de la douche vers le haut lorsqu’elle fit changer la direction du pommeau. Elle ne voulait en aucun cas être aspergée d’eau froide. Après quoi elle fit couler l’eau, attendit que la chaleur ameute ses sens et rajusta le pommeau. Une sensation de bonheur indescriptible l’envahit. Elle se demandait qu’est-ce qui l’avait poussée à rester autant de temps sans prendre de douche, car cette sensation se révélait être agréable. L’eau coulait à flots. Elle se disait que puisqu’elle ne s’était pas lavée depuis plusieurs jours elle pouvait faire durer celle-ci beaucoup plus longtemps. En un sens elle avait économisé de l’eau pour cette douche-ci. L’esquisse d’un sourire marqua un instant son visage avant de se rembrunir. Elle baissa la pression de l’eau, la laissant toutefois couler, agrippa son shampoing et en versa une dose élevée. Elle avait peur de toucher ses cheveux. Autrefois, Jeanne était une femme coquette. Ses cheveux étaient son passe-temps favori. Elle aimait en prendre soin, devant sa glace. Ce n’était pas la fille qui prenait son temps pour se préparer avant de faire une soirée. C’était la fille qui entretenait ses cheveux, d’un châtain éclatant, afin d’éblouir les autres filles de la splendeur de sa chevelure et d’une certaine façon, se ravir. Après s’être frottées les mains, une manie qu’elle avait avant de se laver les cheveux, comme pour annoncer qu’elle avait du travail à accomplir, elle commença à se les nettoyer. Cette sensation lui était tout autant agréable. Elle fredonna un air musical mais n’avait aucune idée d’où elle l’avait entendu. Elle plaça son pied sous l’eau qui continuait à couler comme un filament. Elle prit son temps, ce n’était pas ce dont elle manquait. Lorsqu’elle fut satisfaite, elle appuya d’un geste net sur la poignée et l’eau s’arrêta. La buée sur toute la surface de la vitre l’empêchait de discerner de façon précise ce qu’elle voyait derrière. Pourtant, la porte semblait ouverte alors qu’elle était certaine de l’avoir fermée en entrant. De la sensation agréable de son corps encore humide passait un courant d’air frais qui la fit frissonner. Et par ce frisson la peur revint. Grelottante, elle s’empressa d’ouvrir la porte de la douche et de fermer celle de la salle d’eau. Jeanne se retourna vers le porte-serviette et prit la sienne. Elle commença à s’essuyer tandis que ses jambes tremblaient. Ses yeux regardaient le sol, fixant un point quelconque. Une minute passa sans qu’elle ne bougeât, prenant soin d’essuyer toutes les parties de son corps et plus soin encore de nettoyer la plaie encore mi-cicatrisée au niveau de sa vulve. Une fois de nouveau calmée, elle leva la tête. La buée sur le miroir s’était presque estompée et elle put s’y voir. Elle n’avait globalement pas changé mis à part le poids qu’elle avait perdu. Son visage était plus aminci également. Cependant, le peu de graisse qu’il lui restait s’était accumulé sur le bas de son corps, à savoir ses cuisses et son postérieur. Cela n’était pas hideux mais pas esthétique non plus. Elle recouvrit son corps de la serviette, n’ayant plus de peignoir depuis qu’elle avait emménagé dans cet appartement, et sortit de la salle de bain pour aller directement dans sa chambre, sur la gauche. Le laser du radio-réveil indiquait 5:22. Connaissant avec exactitude l’emplacement des meubles ainsi que le désordre dans la pièce, elle n’eut aucun mal à joindre son lit sans trébucher. Elle s’assit un instant, pensive. Le procès devait débuter dans quatre heures et elle devait se mettre en condition, autant physique que mentale. Car, pensait-elle, ce serait tout sauf chose aisée d’y prendre part. Elle alluma sa petite lampe de chevet et un léger clic sonore fendit le silence dans la pièce. Sa chambre n’était pas si mal rangée, après coup. Un peu de ménage et un coup d’aspirateur s’imposaient, mais dans l’ensemble Jeanne était satisfaite de n’avoir pas mis un désordre total dans son lieu de vie. Quelques vêtements, surtout des culottes, traînaient par terre, en boule. C’était les culottes qu’elle avait déjà utilisées. N’étant pas allée à la blanchisserie depuis plus de deux semaines, certains vêtements s’accumulaient aussi dans le coin de la pièce, à côté de l’étagère sur le mur en face de son lit. On pouvait aussi y voir, sur sa gauche, la poubelle bondée des emballages de biscuits et des bouteilles d’eau vide. Sur sa gauche, alors qu’elle était toujours assise sur son lit, le journal datant du 5 janvier. Sur la couverture, la photo d’un homme, souriant à l’objectif. Un sourire malsain, un sourire à vous faire pâlir. Jeanne eut un frisson et son ventre se mit à hurler. Une douleur la lancina quelques secondes avant qu’elle ne puisse reprendre ses esprits. C’était comme si l’homme, à travers ce sourire malsain, arrivait à atteindre Jeanne. Elle relut l’article comme pour se soulager que ce jour était enfin arrivé: «Après une folle poursuite qui dura près de deux heures, les gendarmes sont parvenus, grâce à un sang-froid exemplaire, à mettre la main sur Alain Falquin. Ce dernier était recherché depuis plus d’un mois, alors qu’il est soupçonné d’avoir violé pas moins d’une dizaine de femmes, toutes…» Elle ne put continuer sa lecture, elle connaissait l’article par cœur maintenant. La capture avait eu lieu trois mois auparavant et c’était le début d’un soulagement pour Jeanne, qui vivait encore plus recluse avant cette arrestation. Car Jeanne avait été la première sur la liste, la première à subir les œuvres démoniaques du forcené. Car l’accusé ne violait pas seulement, il tuait aussi. Non pas ses victimes au premier degré mais au second. Jeanne, la première de la série de neuf, était enceinte d’un peu plus de deux-mois lorsqu’elle perdit son enfant, son être, la vie au creux de son ventre, le Graal qu’elle chérissait depuis qu’elle avait appris la nouvelle, le trésor qui comptait plus que sa propre vie. Dès lors que l’homme l’avait laissée pour morte, tout en lui susurrant les mots à l’oreille «tu es à moi, tu es la première», elle n’avait plus rien senti au sein de son corps. Plus de vie, plus personne à chérir. Il ne lui restait à ce moment-là plus rien. L’existence même se révélait obsolète. Elle refusa de manger plusieurs jours durant, elle dut suivre plusieurs consultations médicales, avait quelques rendez-vous qui lui servait au début mais elle arrêta subitement ses séances pour se retirer au sein de son cloître, la pièce pieuse qu’était sa chambre. Tout était aux frais de sa mère, qui l’avait soutenue au fil des derniers mois. Elle l’appelait tous les jours pour prendre des nouvelles, trop souvent au goût de Jeanne mais c’était une mère-poule et, avec ce qu’il s’était produit, une mère attentionnée. Peu à peu, depuis qu’elle avait appris l’arrestation, elle reprenait sa vie en main, à un rythme décent. C’était difficile, elle avait encore certaines crises, elle faisait toujours des cauchemars et surtout elle se demandait si elle pourrait de nouveau avoir en elle un enfant. C’était une des choses qu’elle souhaitait le plus. Et le procès comme témoin direct était une étape importante dans sa reconstruction et dans la justice. Il était encore tôt et Jeanne se dit qu’elle pouvait s’accorder deux petites heures pour dormir. Après quoi elle devait s’habiller et se mettre en route pour le tribunal et y retrouver son avocat commis d’office. Jeanne s’allongea dans son lit sous la couette. Avant d’éteindre la lumière, elle configura son radio-réveil pour qu’il sonne à 7h50 et toutes les dix minutes. C’était une mesure de précaution au cas où la première sonnerie ne suffisait pas à la réveiller. La position horizontale dans son lit cumulée à la fatigue de ses dernières semaines eurent raison d’elle en un rien de temps. Elle sombra dans un sommeil sans rêves…

Jeanne était arrivée une demi-heure en avance au tribunal comme il était initialement prévu. Le train qui avait été payé par les instances juridiques pour elle n’avait pas eu de retard. Au-devant du vaste bâtiment se tenait déjà une foule de journalistes, néanmoins séparés par plusieurs barrières de sécurités, derrière lesquelles se tenaient gendarmes et CRS. Le procès devait être sous haute tension. Jeanne se souvint des gros titres dans la presse une fois que le violeur en série avait été appréhendé. Des semaines de cavales et des viols qui perduraient sans que personne ne sache où chercher. La presse lui avait trouvé un surnom: «le faiseur de malheurs». Un surnom loufoque, Jeanne en convenait, mais la presse, elle, semblait conquise. Cela faisait près de dix ans que la région n’avait pas connu pareille agitation et c’est pourquoi le procès serait sous tension et avait été décidé de se tenir à huis clos, sans la présence du public ou des journalistes qui ne feraient qu’envenimer les séances. Toutes les victimes, mais ça Jeanne ne le sut que récemment, présentaient un cas similaire au sien, à savoir qu’elles étaient toutes enceintes de moins de trois mois et que toutes avaient perdu leurs progénitures et s’étaient ensuite renfermées sur elles-mêmes. Deux d’entre elles n’étaient plus de ce monde. Jeanne n’avait pas leurs noms en tête et elle regrettait de ne pas leur faire honneur. La sécurité n’avait pas été maximale avec ces femmes-là et c’était déplorable. Être victime d’un viol est facile de nos jours. Dans un monde où la population est cyber-connectée, regardant plus leur portable que ce qui les entourait et faisant attention à de moins en moins de choses importantes. Le contact humain se perdait et Jeanne avait été une de ces personnes naïves. Mais son cas présentait toutefois moins de caractéristiques que les autres victimes.

Elle se tenait devant deux hommes en uniforme, arme au poing, pour un contrôle d’identité. Elle dit qu’elle était témoin et qu’elle devait témoigner au procès débutant ce matin. Après avoir remis ses clés de maisons, elle passa dans le détecteur de métaux et rien ne bipa. Le contraire aurait été étonnant et Jeanne put poursuivre sa route jusqu’à trouver son avocat commis d’office, le rendez-vous étant fixé 5 minutes plus tard devant la grande statue de Thémis, la déesse grecque de la Justice et de la Loi. Elle n’eut pas à attendre longtemps car une femme menue, arborant fièrement son habit noir se présenta à elle. Elles s’étaient rencontrées par deux fois. La première pour que l’on lui choisisse un avocat commis d’office et qu’elles puissent discuter ensemble. Jeanne était irritable durant cette période-ci et elle n’était pas dans les meilleures conditions pour parler du procès. La seconde, plus longue, consistait à préparer le procès. Elle remontait doucement la pente mais présentait encore certains troubles l’empêchant de recommencer une vie active. Cette fois était la troisième. L’avocate paraissait nerveuse bien qu’elle ne le laissa pas apparaître. Elle avait cependant un léger tic où elle retroussait sa lèvre inférieure en mordillant dedans.

«Bonjour», dit-elle. Comment allez-vous aujourd’hui ?

Elle venait de dire ça comme si elle et Jeanne étaient voisines de palier. Mais elle savait qu’il n’y avait dans sa question que de la quiétude et de bonnes intentions.

«Bien, merci. Mais je commence à être effrayée…»

«Ne vous en faites pas, tout se passera bien»

«Auquel cas je serais là pour vous le faire rappeler»

L’avocate rigola. Jeanne retrouvait son humour d’antan et c’était positif dans sa quête de reconstruction. Elle ne voulait cependant pas être la même personne, naïve et dépendante. Elle voulait devenir une personne plus assumée, solitaire et confiante. Jeanne regardait sa montre. Elle souhaitait être à l’heure et surtout être maître de son temps. Ce dernier lui était précieux. Les aiguilles indiquaient 9:17. Depuis qu’elle avait été victime, Jeanne avait ressassé les événements antérieurs et elle y avait vu une femme qui se laissait aller depuis quelques semaines déjà. Non pas que son mode de vie avait eu raison d’elle, mais sa situation était délicate, avec le départ de Matthieu. L’avocate expliqua à Jeanne comment la séance du matin allait se dérouler. Deux témoins étaient tenus de passer avant elle. Elle se mit d’emblée à refouler toute énergie négative qui s’efforcerait d’être de toute façon présente lors de son attente dans les pièces. En effet, l’avocate expliqua que les témoins étaient confinés au sein d’une première pièce, chacun accompagné d’un officier pour la protection et qui veillait à ce que les témoins ne discutent pas entre eux. Ceci afin d’éviter tout faux témoignage. Une seconde pièce jouxtait celle-ci et le tribunal. Chaque témoin y était emmené lorsque le témoin de la salle d’audience avait terminé. Le témoin y resterait à peu près cinq minutes, seul dans cette pièce close avant qu’une personne vienne les chercher. Pour Jeanne, c’était son avocate. Après quoi celle-ci lui dit de la suivre et elle lui emboîta le pas. Elles marchèrent cinq minutes sans parler avant qu’elles n’atteignissent un autre contrôle, d’identité cette fois-ci ainsi qu’une répartition des personnes. En sa qualification de témoin, elle allait être placée avec les autres. L’identité se passa sans encombre bien qu’elle eut un peu peur de la réaction de l’homme au-devant d’elle. Il n’émit même pas un rictus. Il lui assigna en lui présentant le sergent Jouaris, que se révélait être une femme. Jeanne était heureuse malgré elle. Elle ne se sentait pas d’être seul avec un autre homme et se demandait si ce n’était pas justement voulu pour la mettre à l’aise. C’était réussi car Jeanne semblait retrouver un élan de motivation et de confiance qui lui serait utile pour la suite de la matinée. Elle arriva dans un hall baroque. Le tribunal existait depuis plus de trois cents ans mais c’était la première fois qu’elle avait l’occasion de rentrer dans un lieu aussi majestueux. Des tableaux couvraient les murs, les couleurs chatoyaient ses yeux. Dans son habit modeste et son maquillage de jeune femme, Jeanne se sentit grandir. Elle planait, parcourant les cieux que Rubens se plaisait tant à peindre. Jeanne avait suivi un cursus d’un an d’histoire de l’art au lycée, aussi avait-elle quelques références dans le domaine de la peinture. Elle n’avait cependant jamais mis les pieds dans un musée. Si on lui avait dit qu’un jour elle trouverait un musée au sein d’un tribunal, elle ne l’aurait pas cru. L’avocate toujours au-devant, Jeanne continuait sa marche jusqu’à ce qu’elle arrive dans une salle, qui semblait être la première salle dont l’avocate avait fait mention tout à l’heure. Celle-ci était grande et spacieuse tout comme le hall. Parmi les tableaux, toujours de courant baroque, se glissait des fresques et des miroirs. Dans les miroirs se reflétait la pièce. Cinq personnes en dehors de Jeanne et de son garde du corps pour la matinée étaient présentes. Son avocate discutait à part avec un homme d’une trentaine d’années. Il paraissait attentif à chaque mot que lui glissait la bonne femme. Elle devait être son avocate aussi. Elle n’avait pas posé la question car ça ne la taraudait pas jusqu’à présent, mais combien de personnes cette avocate avait-elle accepté de représenter ? Elle lui semblait qu’il était possible que ce soit deux personnes maximum afin d’éviter tout litige. De toute façon, aujourd’hui se tenaient les témoignages d’accusation. Les témoins de la défense, si présent il y en a, étaient présentés le lendemain, avait-elle appris. Comment pouvait-on défendre un homme pareil. Un homme qui violait consciemment et enlevait la vie à l’intérieur de chaque monastère. Car oui, le ventre d’une femme enceinte était comme celui d’une chapelle inviolable au sein d’un couvent, où, reclus, se tenait un enfant qui ne demandait de mal à personne. Jeanne alla s’asseoir près d’un radiateur car elle commençait à trembler. Un léger vent frisquet lui avait caressé le dos et des frissons lui parcoururent le corps à cet instant. Elle croisa ses bras près de son corps et se les frictionna avec intensité. Une légère chaleur l’envahit, luttant contre la fraîcheur et la peur qui ne tarda pas à se manifester aussi. L’heure fatidique approchait et menaçait. De par ses crocs inquiétants, elle grondait son mécontentement à l’égard de Jeanne. Courage ma belle, courage, pensait-elle vaillamment. La peur était un sentiment qui lui était presque inconnu auparavant. Elle n’aimait pas certains insectes mais pas au delà d’avoir peur d’eux. La peur, elle l’avait domptée étant petite. Aujourd’hui, cette dernière façonnait sa façon d’être, en public voire pour elle-même. Elle se demandait si elle pourrait un jour vivre de nouveau la conscience tranquille ou si elle devait être à jamais sur ses gardes, à la limite de la paranoïa, et redonner sa confiance, à terme, à une personne. Ce procès était sa porte de sortie, sa bouée d’oxygène qui avait su la maintenir en vie ces derniers mois. Elle n’attendait que ce jour depuis plusieurs semaines mais, maintenant que le jour était là, elle se demandait si elle faisait le bon choix, si sa présence se révélait importante. C’était le cas, bien sûr, mais la question pouvait se poser. Elle se posait toujours en cas de doute ou de peur. Mais c’est tout le temps une question de choix et Jeanne le croyait fermement. Elle avait dès le premier jour dit qu’elle témoignerait. Et elle s’était tenue à la promesse qu’elle s’était aussi faîte à elle-même, demander justice et réparation. Elle ne pensait pas encore à ce qu’elle trouverait dans la salle d’audience. Le juge, les jurés, la répartition dans la salle. Si la séance était filmée. Son avocate lui avait soutenu qu’il y avait cette possibilité pour lui éviter de revenir. Elle pourrait ainsi déballer son sac et dire tout ce qu’elle avait enduré ces derniers mois mais aussi auparavant. Elle se demandait comment réagirait l’accusé en la voyant, sa première victime. Rien qu’en pensant à cet homme, Jeanne eut un sentiment de profond dégoût et un malaise l’envahit. Pourtant elle y serait vite confrontée. Le chauffage à côté d’elle était brûlant mais il lui apportait la vague de chaleur extérieure nécessaire à son confort actuel. Elle ne pensait à présent à rien d’autre que ce qu’elle ferait une fois son témoignage effectué, une fois qu’elle quitterait cet endroit, la tête haute pour s’être exprimée. Sans doute irait-elle manger à un snack, tenter de retrouver le goût de la vie. Elle aurait sans doute une faim de loup. Une sonnerie retentit et envahit la pièce. Elle dura deux secondes et s’arrêta. Elle avait lu que c’était la cloche d’appel à l’ouverture d’une séance, l’arrivée du juge et des jurés en salle, l’entrée de l’accusé, accompagné par deux à quatre hommes en uniforme, pour le protéger mais aussi le tenir en laisse. L’accusé était généralement confiné dans une petite pièce en verre, où une fenêtre lui était ouverte lorsqu’il aurait l’occasion de s’exprimer. Jeanne l’avait lu mais elle n’avait aucune connaissance de la disposition de cette salle-ci. Sa montre lui indiquait 9:31. Le procès avait donc démarré à l’heure. C’était notable et effectif pour les grandes affaires, ce qui renforçait le fait que ce procès était sous tension et que la presse attendait d’en faire ses choux gras. C’était certain que la médiatisation d’un tel procès allait rapporter à de telles instances une fortune. Les citoyens des villes alentour avaient acheté les quotidiens et tout le monde ne parlait que de ça, tout comme les chaînes de télévision nationales qui l’avaient mentionné à plusieurs reprises. Le procès était suivi de toute part mais aucun journaliste ne devait être présent dans la salle d’audience, ce qui rassura un peu Jeanne. Elle ne voulait pas que ses propos soient extrapolés ou que l’on prenne son témoignage en effigie de la rébellion féminine contre la violence que les hommes ont souvent envers les femmes. Avant, lorsqu’elle était extérieure à toutes ces agitations sur les violences conjugales et autres problèmes du même type, Jeanne n’y prêtait aucune attention. Mais ces choses arrivaient au plus grand nombre et beaucoup étaient passées sous silence, par crainte de représailles. Mais les femmes n’avaient pas à se cacher, elles étaient égales aux hommes en droit dorénavant. Donc d’un côté, Jeanne ne voulait pas incarner cette valeur montante des femmes qui se voulaient dominatrices et s’imposant au sein de la société comme des créatures insatiables et intouchables mais d’un autre, elle était fière de se présenter au tribunal en ce jour et de parler au nom de toutes ces femmes, victimes comme elle de violences ou d’un viol. Un premier témoin quitta la salle pour rejoindre l’autre, située perpendiculairement à celle-ci. Le second témoin, l’homme qu’elle avait aperçu tout à l’heure, rejoignit aussi cette salle. Elle supposa donc, à raison, que le premier témoin avait directement gagné la salle d’audience. Jeanne commençait à sentir la pression sur ses épaules et la trouille au creux de son ventre. Les minutes allaient passer et rien n’allait s’arranger. Son témoignage était quasiment la clé du procès, elle en avait conscience. Allez ma chérie, tu n’as pas peur, se répéta-t-elle deux fois. Une fois pour se le dire, la seconde pour conforter l’idée qu’elle n’était pas effrayée alors que ses jambes exprimaient le contraire. Dans une salle silencieuse on entendrait ses genoux s’entrechoquer. Ici un petit brouhaha parcourait la pièce, empêchant quiconque d’entendre la cacophonie des genoux de Jeanne, en  ré mineur. Une musique de sa composition. Cette remarque faîtes à elle-même la fit sourire. Un vrai sourire, harmonieux au cœur de son visage empli de tristesse. Ce sourire cachait cette souffrance intérieure qui s’était accumulée. Et cette souffrance devait bientôt être expiée. Après un court moment, peut-être cinq minutes, on vint chercher Jeanne afin de l’emmener dans l’autre pièce. La jeune femme gendarme la laissa à la porte et Jeanne entra avec allant. Cette salle était petite. Tout juste six mètres carrés, pas plus. Deux chaises vides se présentaient devant elle. La troisième était occupée par l’homme. L’avocate attendait près de la porte, fixant le témoin et le pressant de venir. La cour attendait. Ainsi ce dernier se leva et emboîta le pas de l’avocate et la porte se referma derrière eux. Jeanne se retrouvait seule. Seule avec sa conscience, ses doutes. Seule avec ses peurs. Seule avec l’intime conviction qu’elle faisait le bon choix malgré les protestations de son corps. D’ici quelques minutes, elle entrerait dans la salle afin de faire face à son destin, faire face à son bourreau et faire face à un autre homme qui, lui, était en passe de devenir l’homme le plus important de sa vie, le juge. Les minutes passèrent. Chaque minute, Jeanne regardait sa montre. Elle savait que faire cela n’allait pas arranger le stress qui lui emplissait le ventre. Elle n’avait pas de comprimés contre l’angoisse dans son sac et elle l’avait de toute façon laissé avec le sergent Jouaris. L’attente était interminable. Près de dix minutes s’étaient écoulées depuis qu’elle était assise. Des minutes qui semblaient être des heures. Et le juge avait d’autres questions. Jeanne l’entendit vaguement parler. Une voix grave, intimidante. Jeanne reprit le contrôle de sa respiration. Une inspiration, une expiration, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle put reprendre un calme apparent. Son estomac lui brûlait, nouant son ventre en plusieurs nœuds. C’était comme si l’on y avait mis des ficelles spirituelles à l’intérieur de son corps pour le lui attacher. Elle était effrayée et espérait que son entrée dans la salle se fasse le plus tôt possible. Elle était impatiente, plus que d’habitude. Elle était aussi effrayée du regard que les autres pourraient porter sur elle. Elle s’en moquait habituellement. Mais dans ces conditions, c’était différent. Elle venait témoigner contre l’accusé, un homme qui risquait la perpétuité à vie et, à plus grande échelle si elle n’avait pas été abolie en 1981, la peine de mort. Elle ferma les yeux et mis ses autres sens en éveil tout en canalisant sa respiration. Jeanne était forte, plus forte qu’elle ne l’était auparavant. Cette affaire avait au moins eu quelque chose de positif sur elle. L’arbre qui cache la forêt, car elle savait qu’en dehors de ce fait qui pouvait lui servir dans sa vie future, tout n’était que désillusion, haine et mépris. Elle écoutait à présent tout ce que ses oreilles pouvaient capter mais elle n’entendit plus un son. Après un laps de temps assez court, alors que le nœud grandissait toujours dans son estomac, des bruits de pas auquel se succéda l’ouverture hâtive de la porte brisèrent le silence. Son avocate se tenait devant elle et sur ses lèvres, Jeanne pouvait y lire: «c’est l’heure».

Jeanne se leva et suivit l’avocate. Elle pénétra dans une salle, plus petite que ce qu’elle avait imaginé. Ce devait être une salle spéciale pour les procès à huis clos, pensa-t-elle. Sa première vision, alors qu’elle continuait à marcher, était le barreau. Tout en bois, de couleur d’origine, marron. C’était une place intimidante qu’elle avait vue dans des films. Jamais elle ne se serait doutée y être à son tour un jour. Mais aujourd’hui il valait sans doute mieux être à cette place-ci que morte. Elle s’y posta dignement, posa ses mains sur la barre et regarda brièvement la salle annexe où se tenait l’accusé. Un bref regard qu’elle n’aurait pas dû s’imposer. Car ce qu’elle y vit la terrifia. L’homme n’avait pas changé, il était le même. Terrifiant et dérangé. Il eut un léger sursaut lorsque Jeanne le regarda et elle s’en satisfaisait. C’était la dernière fois qu’elle lui jetait un regard.

«Hum hum. Madame, tout d’abord merci de vous être présentée aujourd’hui sans encombre» commença par dire le juge. Jeanne ne sut que répondre. De rien ? Merci à vous de m’offrir cette chance de comparaître ? Elle préféra se taire et reporta son attention sur sa peur intérieure, la forçant à rester à sa place. Elle n’entendait plus rien. Les voix étaient prononcées par le juge mais s’arrêtaient aux portes des oreilles de Jeanne. Elle tremblait. Sa tête tournait. Le regard persécuteur et sinueux de l’accusé la fixait toujours. Elle essaya de s’en détacher, pensa à autre chose. A sa mère, à sa vie d’après. A l’espoir d’une existence meilleure qui l’attendait. Elle reprit entièrement conscience lorsque le juge ponctua sa phrase: veuillez prêter serment et dire la vérité, rien que la vérité et dire je le jure en levant la main droite. Jeanne reprenait contenance. Son visage avait blêmi mais le sang refluait de nouveau correctement. Avec un court moment d’hésitation, elle prononça ses premières paroles officielles dans le procès d’Alain Falquin, en levant sa main droite: «je le jure». Ses paroles l’envahirent d’un sentiment de bonheur. Elle avait les deux pieds dans le plat et le nez dans la crème fouettée. Elle saliverait le tout une fois la vérité exposée.

«Madame, pouvez-vous je vous pris me dire votre nom, prénom, âge, lieu de naissance, lieu d’habitation et profession s’il vous plaît ?»

Jeanne entendit cette première question comme un gong sonore. Les trois coups au théâtre se reflétant dans cette question. La pièce pouvait être jouée. Le résultat de trois mois d’attente et de dix mois de souffrance. Le rideau allait se lever sur la monstruosité de l’accusé.

«Je…»

Jeanne reprit sa respiration, de la sueur glissait de son menton pour atterrir au sol. L’émotion l’envahit. Allez ma belle, même pas peur, soit courageuse, se répéta-t-elle. De chaudes larmes coulaient à présent alors qu’elle arrivait enfin à prononcer les paroles décisives, sorties au creux de sa gorge, lui venant droit du cœur, un cœur meurtri mais toujours présent.

«Je m’appelle Jeanne. Jeanne Falquin. J’ai 24ans et je suis née à Saint-Étienne mais mes parents ont déménagé dans la région de Montpellier alors que j’étais encore une enfant. Je vis aujourd’hui… Je vis aujourd’hui à Nîmes, dans un appartement, seule. Je suis sans emploi.»

Elle ponctue cette phrase d’un sanglot, consciente de ce qu’elle vient de dire, consciente du courage qu’il lui a fallu pour dire cette phrase qui a autant de poids sur sa vie que sur celle de l’homme assis dans la salle des accusés. Le juge reprit la parole.

«Avez-vous des liens familiaux avec l’accusé ?»

La réponse, bien que difficile à admettre, sortit de la bouche de Jeanne immédiatement.

«Oui.»

«Lequel ?»

C’était la partie la plus difficile. Une réponse simple qui changerait deux destins. Mais elle attendait ce moment depuis longtemps et, au terme d’un sanglot, elle annonça:

«C’est mon père.»

 

 


Un immense merci à vous tous, autant que vous êtes, à m’encourager à me pousser à aller plus loin ! L’écriture est un plaisir qui ne serait rien sans la joie partagée avec celle des lecteurs !

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10 réflexions sur “Juste cause (Nouvelle)

    1. Milles merci à toi d’être allez au bout de ta lecture et de tes impressions positives !
      Je m’améliore chaque jour et j’essaie d’aller au bout des choses. J’ai énormément planché sur certains aspects, notamment le tribunal afin de rendre la chose plus crédible 🙂

      Aimé par 1 personne

  1. Coucou ! oui j’ai eu cette chance de pouvoir la lire en « avant-première »…. Agréablement surprise les progrès sont flagrants et incite effectivement à poursuivre dans cette voie ! Le principe de la lecture est de tenir son/sa lecteur/lectrice en « haleine » jusqu’à la dernière page ce qui a été mon cas et la fin de cette nouvelle est somme toute très inattendue !! A quand la prochaine !!!!!!!!!! bisous

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Maman.
      Il faut de toute façon une chute dans une nouvelle, à moi de faire ce qu’il faut pour tenir le lecteur en haleine, sans trop forcer, jusqu’à cette fameuse chute !

      J'aime

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