L’Ordre a un prix (Nouvelle)

Bonjour à tous, voici ma récente nouvelle !
Des jours de labeur pour arriver à un résultat probant, je l’espère, pour vous.
Je remercie sincèrement Anne Sophie pour ses conseils avisés et ses corrections méticuleuses bien que nous discordons sur certains points parfois. Je remercie aussi Ludo et Sandy pour leur avis sur la nouvelle initiale.
C’est long, prenez votre temps et bonne lecture !Poch

 

Je demande une fois de plus à mon père de conter sa plus brillante histoire, celle pour laquelle il avait effectué nombre de recherches, tant personnelles que studieuses, une histoire portant sur le travail qu’il s’était choisi des années auparavant. Un travail prenant, symbolisant toute une vie : collectionneur. Père était né de parents fortunés, aussi n’eût-il aucun mal à commencer très tôt des collections. Il était curieux. Cela était une nécessité dans ce type d’activité.
Mais c’est à l’âge de vingt-six ans qu’il acquit sa première toile, d’un courant jusqu’alors oublié, un tableau qui serait le premier d’une longue série. Il allait traquer sans relâche ces tableaux perdus dans le monde. Mais son histoire ne se concentre pas sur lui, comme il me l’avait expliqué tant de fois. Elle s’établit sur la vie d’un peintre qui vécut très longtemps. Personne ne savait quand le peintre était né. Nous avions par contre la date de sa mort : 1810. Certains évoquaient l’âge de quatre-vingts ans. D’autres plus de cent ans, ce qui était assez inhabituel à l’époque. D’autres encore l’avaient vu déjà d’un âge avancé dans une ville puis longtemps après dans une autre, toujours en un seul morceau, bien vivant. Père s’était renseigné, des années et des années de recherche pour dessiner les contours de la vie de ce peintre. Et il y était arrivé, dans les grandes lignes. La première fois qu’il me conta cette histoire, j’étais âgé de treize ans. De nos jours, j’en ai vingt-huit et le ton discordant de sa voix ainsi que l’histoire de ce peintre me fait autant frémir qu’autrefois où j’étais lové dans mon lit, la couette tirée en dessous du menton à grelotter, non pas de froid, mais de peur. Car père avait cette intonation dans la voix, pesante et grave, qui vous faisait pâlir, qu’importe ce dont il parlait. Assis dans le canapé de sa maison, j’ai un plaid sur les genoux, car il fait frisquet dans ce salon rénové. Plusieurs toiles ornent la pièce. On ne sait pas où donner de la tête tant il y a de nombreux tableaux à observer. La toile la plus majestueuse se poste derrière moi. Je l’ai apportée spécialement pour mon père lorsque je suis arrivé, quelques heures auparavant. Il a été surpris par ma générosité. Je l’ai plus été par le fait qu’il l’accepte. J’ai donc décidé de la placer à cet endroit afin qu’elle domine toutes les autres. Mon attention se reporte toutefois sur père qui commence son histoire. C’est la troisième fois d’affilé que je lui demande de la conter. Je le vois s’asseoir sur une chaise en cuir beige et retrousser ses manches de façon caractéristique. C’est une manie qu’il a tandis qu’il se prépare à raconter une bonne histoire. Après quoi, il dodeline légèrement sa tête, les yeux fermés. Sans doute prépare-t-il sa phrase d’amorce. C’est le moment le plus incisif. La première phrase doit capter le spectateur, l’englober dans son histoire immédiatement. Père a cette force, je dois le lui reconnaître…

« Ce peintre était un des plus grands, c’est indéniable », commence-t-il. Beau début.

« Vois-tu fils, aujourd’hui, je vais te faire voyager. De ville en ville, tu vas découvrir et redécouvrir un homme qui a su s’adapter à toutes les situations. Pour commencer, je vais t’emmener à Vienne, dans la capitale autrichienne. À l’époque, c’était un empire, le Saint-Empire Romain Germanique. Houla, cela fait longtemps que cet empire a disparu. Il ne reviendra pas, tu peux en être certain, mais il a donné naissance aux pays que nous connaissons aujourd’hui. Passons. Vienne était déjà une ville culturelle, une ville où il faisait bon vivre. Elle ne connut que son apogée deux siècles plus tard avec les théâtres notamment. Dans cette ville, au cours du xviie siècle siégeait un peintre. Quasiment personne ne faisait attention à lui. Il déambulait dans les rues de la ville, ne sachant que faire pour s’occuper. Il n’avait alors pas de métier. Il ne savait rien faire. Ce n’était pas un penseur, pas un scientifique, et il était aussi habile de ses mains qu’un manchot. Autant dire qu’il n’avait pas été gâté par la nature. Malgré tout, un jour parmi des centaines d’autres, il croisa un inconnu qui fit attention à lui. Le premier depuis fort longtemps. Il n’aurait su dire ce qui avait attiré le plus son attention. Le fait que l’homme qui s’était arrêté semblait plus jeune que lui ou l’attirail dans son dos, un grand rectangle en toile de lin, un seau et des pinceaux. Quoiqu’il en fut, une amitié grandissante naquit entre eux. Bien vite, l’homme qui s’était arrêté devint son maître et lui son apprenti. L’apprenti peintre avait alors une soixantaine d’années. Il ne connaissait rien du milieu, personne dans la ville et cet homme lui avait offert sa chance. Dès lors, son rêve d’avoir une vie décadente et certain de pouvoir y parvenir, il s’attela à la tâche de devenir un bon peintre, voire un peintre de renom. Cependant, ses rêves mirent un temps abominable avant de se concrétiser. En effet, il mit longtemps avant d’exceller. Il connut tout d’abord une triste carrière, sans intérêt. Il était peu connu et vieillissant. Son maître mourra d’une maladie incurable alors qu’il n’était son apprenti que depuis cinq ans. Aussi laissa-t-il derrière lui un homme seul, mais avec un savoir grandissant, un atelier et une petite fortune. Mais notre homme était paresseux, grandement paresseux. Il blâma son ancien maître pour lui avoir appris un métier épuisant et qui requiert de la patience. Une patience dont il manquait. Il voulait se rapprocher de la gloire au plus vite et mener sa vie d’idylle. Ses membres faiblissaient année après année. On perdit sa trace quelques années avant de le voir réapparaître au cœur de Vienne, rayonnant. C’est alors que la population commença à s’intéresser à lui. Il était l’effigie de ce que les pauvres voulaient être. Un homme sorti de l’inconnu, propulsé aux sommets. Certains dirent qu’il avait conclu un pacte avec le Diable. De voir une personne aussi âgée et en bonne santé, c’était anormal. Le peintre commençait à faire parler de lui. On parlait d’un nouvel art. Les artistes-peintres se posèrent des questions et il appréciait leurs dires. Il avait acheté un atelier et délaissé celui de son maître, à l’écart des grandes rues, mais tout de même ancré dans la ville. Son nom complet figurait sur la porte, un nom que l’Histoire de la peinture n’allait pas oublier de si tôt : Dereck Von Ammow.

« Dereck mit dix ans avant d’entrevoir les sommets, de récolter le fruit de son labeur, de recevoir des critiques unanimes et admiratives devant son succès et celui de sa toile. Il atteignit les soixante-dix ans, un âge pour le moins remarquable à cette époque. De nos jours, les personnes atteignent cet âge sans difficulté, mais au xviie siècle, c’était étonnant. Sa toile présentait une femme vêtue d’un caraco bleu et drapée telle une duchesse. Elle se tenait au-devant d’un miroir. Elle arborait un fier sourire. Aucune ride ne perçait son visage et le contour de ce dernier se révélait méticuleusement dessiné. Mais ce tableau présentait deux aspects d’une importance cruciale. Le premier était la personne peinte. Une femme de la haute société. Une femme qui avait mystérieusement disparu après qu’un crime sauvage eut été perpétré dans la ville. Le second était ce que l’on apercevait dans le miroir derrière cette femme. Une ombre déshumanisée et immatérielle qui ne ressemblait guère à la femme vue de dos. Le peintre nomma le tableau Vie à trépas, sourire figé. De multiples interrogations s’ensuivirent au fil des semaines, mais le style était présent, notamment dans le coup de pinceau. Le tableau était grandiose. Bien qu’ayant été vivement critiqué de prime abord, l’artiste reçut un accueil chaleureux à la cour, ainsi que dans le milieu artistique lorsqu’un mystérieux acquéreur acheta sa toile, lui faisant gagner en notoriété, la seule chose dont il manquait. Sa gloire fut immédiate et il en profita. Lui qui avait vécu toute sa vie dans la tristesse et la solitude. Puis, peu après avoir peint sa seconde toile, il décida de changer d’endroit et de s’établir dans une autre ville… »

(Quinze ans auparavant)

Je rentrais une heure en avance à la maison, mon professeur de français étant absent. Je voulais faire la surprise à papa et maman, car nous avions prévu d’aller manger au restaurant le soir même. C’était une chose que père avait promis. Je savais de ma petite expérience que père tenait rarement ses promesses. Mais j’avais le mince espoir qu’il s’y tiendrait cette fois-ci, car je n’avais encore jamais eu l’occasion de découvrir ce qu’était « manger au restaurant ». Mon école n’était pas loin du domicile et j’étais mature pour mon âge, aussi mère me laissait faire le trajet tout seul. Cela me faisait sentir plus grand que je ne l’étais et plus responsable. J’entrai par le portillon déjà ouvert. Habituellement j’y glissais la grande clé verte. Cette fois je n’en eus pas besoin et cela m’étonna. Il était toujours fermé, même quand mes parents se trouvaient dans la demeure. Je possédais une autre clé à mon trousseau, celle de la maison. Je la regardais chaque fois avec la même impression. Celle d’un songe, mi-réalité mi-rêve. Cette clé, c’était père et moi qui l’avions fabriquée. Il se débrouillait comme nul autre avec ses doigts et m’avait un jour appelé pour la faire. C’était une des seules choses que nous avions faites ensemble et je ressentais ce vide, car je voyais bien que père était plus accaparé par ses exigences que par moi. Heureusement, mère comblait cette place du mieux qu’elle pouvait. J’enfonçai ma précieuse clé dans la serrure et j’entrai discrètement. Au loin, j’entendis les éclats de voix. Elles volèrent jusqu’à mes oreilles. Papa hurlait tandis que maman parlait calmement. Avant même que je puisse entendre une seule phrase, je compris qu’ils se disputaient à cause de moi. Ou du moins que j’étais le sujet de leur dispute. J’avançai prudemment, je voulais écouter ce qu’ils disaient. Je me croyais dans ces films d’espionnage où le héros s’infiltre dans un bâtiment sans être vu et effectue toute sa mission à couvert sans jamais qu’une personne l’aperçoive. Les hurlements cessèrent pour faire place à un silence qui dura quelques secondes. Je me mis contre le mur, je crus qu’ils m’avaient entendu et que j’avais échoué dans ma tentative d’infiltration. Que j’étais un piètre espion. Le silence était étouffant et j’étais mal à l’aise. Mais la dispute reprit de plus belle et j’entendais dorénavant distinctement les phrases, aussi décidai-je de rester en position et d’écouter chaque mot qui allait sortir de la bouche de mes parents.

« Tu me gonfles, Hélène ! Oui, j’aime ton fils !

Mon fils ? Ce n’est plus le nôtre maintenant ? hurla-t-elle.

Si si, notre fils…

Tu ferais bien de t’en rappeler que t’as un fils !

Mais j’ai aussi un travail, bordel !

Ton travail ! Tes tableaux !

Hélène… Je ne te demande que quelques semaines supplémentaires… »

Père semblait implorer. Je ne pus dire lequel des deux avait l’ascendant. Une seconde de silence passa avant que mère hurlât une nouvelle fois.

« Et puis quoi encore ?

Je suis collectionneur Hélène ! Réveille-toi ! l’entendis-je beugler.

Tu as un fils formidable et tu le délaisses !

J’ai la meilleure collection du monde sur ce mouvement !

Tu as une femme qui a répondu à tes caprices de gosse pendant des années !

Tu vas arrêter de hurler ou quoi ? »

Chacun criait plus fort que l’autre à chaque remarque. Parfois même ils parlaient en même temps.

Cela rendait l’échange perturbant.

« Ouvre les yeux, Hervé ! Ton travail… Ta passion… Même ce Dereck Von Ammow !

Ma collection est ce qui nous fait vivre !

On a plus de vie de famille ! surenchérit-elle.

Laisse-moi quelques semaines…

Y’en a que pour ton boulot de merde !

Hélène, tu dépasses les bornes là !

Et que fais-tu depuis des années ?

Stop ! N’interviens pas dans mon travail ou ça te tuera ! »

C’est à ce moment précis que je poussai un cri strident qui aurait pu briser toutes les vitres autour si j’en avais eu la force. Les dernières paroles de mes parents furent un choc pour moi. Le silence dans la maison fut immédiat. Tous deux prirent conscience que j’avais entendu toute leur conversation et se turent à l’instant précis où j’avais entamé ce cri, situé entre l’agonie, la peur et la tristesse.

(Présent)

Aujourd’hui, près de quinze ans plus tard, dans ce salon à écouter père, j’ai encore ces paroles en tête. Mais toutes ces émotions se sont muées en haine. Ma mère avait disparu deux mois après les paroles prononcées. Cette disparition avait provoqué en moi un sentiment de vide. Une profonde culpabilité aussi, celle de ne rien avoir pu faire. Mais aujourd’hui, cette haine bouillonne en moi. Car, j’en suis sûr et certain depuis quelques mois : mon père a tué ma mère. Père continue de parler. Il déblatère tout ce qu’il connaît sur les différentes villes dans lesquelles avait séjourné Dereck. Il discourt sur Florence. Il en a oublié deux avant cette dernière, mais je me garde de le lui dire. Je ne l’ai appris que récemment, quelques mois auparavant. Pendant qu’il continue de parler, je me rendis compte que je connais chaque phrase qu’il prononce un peu à l’avance. Il m’a raconté cette histoire de nombreuses fois. Ses mots coulent en cascade, sans s’arrêter. Une mouche passe et attire mon attention. Je porte les yeux sur cette créature insignifiante et innocente. Les mouches pullulent près des morts, selon les dires. Je suis tout proche de commettre un meurtre. Ou peut-être l’ai-je déjà commis ? Je souris. Père continue de discourir, maintenant sur Pise. L’avant-dernier refuge du peintre. De ma main droite, j’empoigne ma tasse de café. De mes lèvres, je sens que ce dernier est devenu tiède. Je ne l’ai pas touché depuis que je l’ai préparé. C’est du Java que mon père a rapporté à l’époque de l’île. Je le comble sans aucun doute de bonheur en prenant de ce succulent breuvage. Un vent frisquet atteint mon corps. Un léger frisson me parcourt, faisant apparaître de multiples boutons blancs sur mon épiderme, au niveau des bras. Sans interrompre père, je m’empresse d’aller fermer la porte-fenêtre. Une fois fermée, je me rassois à la même place, prenant soin de remettre le plaid sur mon corps, et pas seulement sur mes genoux. Cette couverture est soyeuse et la chaleur qu’elle contient s’imprègne immédiatement dans mon corps. Tout en continuant d’écouter père d’une oreille, je regarde une fois de plus le tableau que je lui ai apporté, derrière moi. J’ai le bras gauche posé sur la tête du canapé et la tête tournée vers le portrait. J’esquisse un nouveau sourire. Le portrait prend place dans le décor de la pièce. Dans le miroir derrière ce personnage, on y voit un vaste aperçu d’une splendeur passée. C’est le clou de la collection et père l’a enfin obtenu. C’est surtout une belle œuvre, sans contestation possible. Je reporte mon attention sur père une nouvelle fois. Il me fixe toujours et finit à l’instant sa phrase à propos de Pise. Il attaque la dernière ville où Dereck a vécu.

« Paris est la dernière ville dans laquelle a séjourné Dereck. C’était quelque temps avant son décès. La capitale française était des plus formidables, déjà à l’époque ! Dereck a donc séjourné dans onze villes durant sa vie. Les interrogations sur son âge se firent de plus en plus courantes au fur et à mesure des années. Le plus étonnant était qu’il choisisse Paris comme dernière étape. Car cette dernière n’était pas sur son chemin. Il avait connu deux villes autrichiennes et huit italiennes avant cette dernière. Et cette capitale était un lieu où les artistes aimaient se retrouver, venant de tous horizons, à Montmartre notamment. Dereck eut une immense fin de carrière. Personne ne savait d’où il venait ni son âge, mais tout le monde adorait ses toiles et son art, un art qu’il s’était approprié au fil du temps, qu’il avait bâti et nourri par quelques tableaux. Aujourd’hui, on peut nommer ce mouvement “portrait de natures mortes”. Quelques mois après son arrivée dans la capitale française, il peignit Obscures pensées, tragédie d’un hiver. Sa dernière toile. Cette dernière était grandeur nature. Elle représentait un homme vêtu d’une veste blanche à grandes basques et d’un pantalon tout aussi blanc. Sa main droite tenait une canne-épée. Un lorgnon simple et un chapeau haut de forme placé sur sa tête couvraient son visage angélique. Il se tenait droit, en extérieur devant un théâtre parisien. À côté des marches, permettant d’accéder à l’entrée, siégeait un miroir dans lequel se reflétait une ombre noire, malveillante. L’homme semblait jeune, tout au plus une vingtaine d’années. Et le plus étrange est qu’une affaire ébranlait la capitale à ce moment-là. Il se disait qu’un jeune homme avait commis l’impensable : décimer un à un les membres de sa riche famille. On soupçonna bien vite cet homme d’avoir tué toutes ces personnes. Et, selon les dires, ce portrait était fidèle à la représentation que l’on se faisait du jeune bourgeois. Les jours passèrent sans que nous n’ayons de nouvelles, ni de l’homme peint ni du peintre. Tous deux avaient disparu. La toile était tout ce qu’il restait du citadin. Un mois après l’événement, des habitants trouvèrent l’artiste mort dans une cabane qui semblait être son atelier personnel à Paris. Il était décédé dans la solitude, celle-là même qu’il avait connue pendant de nombreuses années. Personne ne sut l’âge qu’il avait à sa fin, mais selon mon estimation, il devait avoir plus de cent cinquante ans. Ah ! une dernière chose. Il est mort un mot à la main, sur lequel était inscrit, selon les colportages effectués à l’époque : poursuit mon œuvre… »

Père s’arrête de parler et laisse la fin de sa phrase faire son œuvre. Comme s’il veut me faire une étonnante révélation suite à cette mystérieuse note laissée par Dereck. Je le vois déglutir, épuisé par cette longue histoire. Il reste figé, à ne rien dire, assis sur sa chaise, un sourire aux lèvres. Je ne sais pas à qui il l’adresse. Je lui souris aussi, mais il ne semble pas l’apercevoir. Puis tout s’arrête et l’écran devient noir à nouveau. Père a disparu. Ma haine, elle, est toujours présente. Je me tourne une fois encore vers le tableau. Il semble faire partie intégrante de la pièce maintenant. J’ai l’étrange impression qu’il a toujours été ici. J’ai un certain talent pour la peinture, il faut me l’accorder. Et ce portrait ! Père est on ne peut plus beau, arborant un visage pur et rayonnant et vêtu d’un smoking très bon marché. J’ai cependant dessiné le paysage en arrière-plan. Ainsi que le miroir, à côté de la grange. Un miroir tel que celui que l’on voit dans Le Petit-déjeuner, réalisé par François Boucher. Les études que j’ai faites dans le domaine de la peinture ainsi que les artistes que j’ai côtoyés m’ont aidé à pousser mon art au-delà de ce que je me suis initialement fixé. Père se tient, buste droit, dans une prairie qu’il a connue durant son enfance. Il m’en a tellement parlé autrefois que cette prairie s’est intégrée dans ma mémoire et j’ai pu la reproduire à un tel état de perfection qu’il doit s’y sentir comme chez lui. Il le mérite. Le vide créé par la disparition de ma mère quinze ans plus tôt n’a jamais été comblé. Chaque jour, je me suis posé des questions : pourquoi personne ne l’a retrouvé ? Pourquoi les recherches ont-elles cessé si tôt ? Père a été inquiet au début, ou a feint de l’être, je l’ai su par la suite. Puis j’ai senti quelque chose, un détail qui n’a pas collé et j’ai eu cette confirmation quelques mois avant de venir ici aujourd’hui. La confirmation qu’il a tué ma mère. Et qu’il me faut demander justice et, surtout, venger maman.

(Trois mois auparavant)

Nous avancions prudemment et je ne savais pas où ils m’emmenaient. J’étais monté dans leur voiture quelques minutes après que je fus sorti de l’atelier. Ils m’avaient forcé la main, m’intimant d’y monter. Je n’eus d’autres choix que d’obéir. Aussi me tenais-je sur la banquette arrière, entouré de deux hommes au regard de braise. Malgré le fait que les deux hommes à mes côtés étaient bien vêtus, leurs vêtements refluaient un mélange nauséabond de cigarettes et de transpiration. J’espérais que nous sortirions vite au-dehors afin que je puisse de nouveau respirer un air pur. J’avais l’impression d’être confronté à la mafia. Tous en tenue noire, pas un ourlet sur l’habit. Seul le conducteur portait des lunettes de soleil. Il me semblait y reconnaître une paire de Ray-Ban. La route que nous avions empruntée jusqu’ici était parsemée d’embûches, c’est pourquoi le chauffeur prenait soin de rouler calmement. Mille questions cognaient contre mes tempes comme des cymbales dans un orchestre. Je voulais tout déballer, les incendier, leur demander pourquoi je me trouvais ici. J’avais cependant l’intime conviction que j’aurais très vite les réponses à certaines de mes questions. Une chose était sûre, ces hommes travaillaient pour quelqu’un. Et ce quelqu’un me voulait vivant. Je ressassais ce que j’avais fait jusqu’à ce jour. Une petite carrière de peintre, quelques toiles vendues bon marché. Une existence terne et sans éclat. Je gagnais modestement ma vie, mais cela suffisait amplement à mon bonheur. Les toiles que je vendais servaient à acheter du matériel, nécessaire à la conception d’autres toiles. Ainsi que le minimum pour subsister. Toutes ces années d’études pour en arriver à gagner tout juste sa croûte. Déplorable. Je sentis que nous tournions. Je me demandais pourquoi ne m’avait-il pas mis un sac sur la tête ou même endormi. La réponse vint d’elle-même : ils voulaient que je sois en confiance. Mais j’avais peur. Qui sait ce qu’il peut vous arriver lorsque vous êtes dans une voiture, entouré de quatre inconnus en costard noir, sans qu’aucun ne parle de tout un trajet, véhiculant une odeur rance et portant manifestement un pistolet dans le veston. Je le savais, car je venais tout juste de le cogner en voulant me revêtir correctement et que le sbire à ma gauche avait émis un grognement caractéristique. Du genre : tu retouches, je te cogne. Je ne bougeai plus jusqu’à la fin du trajet, qui dura seulement quelques minutes. Nous arrivâmes à l’orée d’une usine désaffectée. L’endroit se révéla pour le moins lugubre. La voiture s’arrêta dans l’entrepôt. Les sbires me firent descendre et m’intimèrent de les suivre, avec un geste de la main pour celui de devant et un regard qui en disait long pour la personne qui couvrait mes arrières, m’empêchant de prendre la fuite. Je n’avais aucune idée d’où je me trouvais et la fuite n’aurait pas été une solution adéquate. Je franchis deux portes successives pour arriver dans une pièce sombre où je discernai une silhouette dans le fond. Les lumières s’allumèrent et je pus voir tout ce qui se trouvait dans la pièce. Ce qui semblait être un repas appétissant trônait au milieu, entre nous deux, reposant sur une table comportant deux chaises face à face. L’ombre se métamorphosa en un homme. Il se tenait derrière la chaise du fond et paraissait être celui qui m’avait fait amener ici. Une déduction simpliste, je devais l’accorder. À la différence de ses sous-fifres, la tenue de ce dernier était plus décontractée. Jean blanc, chemise rouge pâle. Son visage émacié et sa barbe hirsute me mirent la puce à l’oreille sur le type d’homme qui se postait là. Une personne ayant du vécu et d’autres emmerdes dans la vie que de s’occuper de sa propre barbe. Je savais que je devais me tenir à carreaux et écouter calmement ce qu’il avait à me dire. Et surtout, ne pas dire un mot de trop tant que je ne saurais pas pourquoi j’étais ici. D’un geste simple et amical, l’homme pointa la chaise devant moi et me suggéra de m’y asseoir. Je le vis s’avancer vers la sienne, s’y installer, mettre ses deux coudes sur la table et empoigner ses mains. Il me fixait d’un regard perçant. Je n’avais d’autres choix et j’avais une faim de loup. Tout ce qu’il y avait sur cette table était plus de provisions que je n’en aurais eu pour deux semaines. Je m’assis et, sans un regard pour l’inconnu, je découpai soigneusement une aile du poulet, la plaçai dans mon assiette et attendis les paroles de mon hôte.

« Bonjour, Martin. Merci d’être venu de ton plein gré. Comment te sens-tu ? »

Il parlait d’une voix mielleuse, comme s’il se souciait réellement de comment j’allais, employant un tutoiement immédiat, proposant ainsi d’effacer les barrières de l’inconnu qui nous séparaient. Je vis dans ses yeux une réelle once de sympathie à mon égard. Je devais cependant rester sur mes gardes.

« Où suis-je ? »

Il mit un certain temps à répondre, m’étudiant et réfléchissant à ce qu’il allait formuler.

« Dans une pièce climatisée en compagnie de l’un des hommes les plus fortunés du pays.

Cela ne répond pas à ma question.

Dans l’éventualité où je te le dirais, commencerais-tu à manger ?

Peut-être.

Soit. Tu es dans une pièce climatisée, située dans ma demeure, se trouvant dans une usine désaffectée dans la ville de Paris, en compagnie de l’un des hommes les plus fortunés du pays. »

Un sourire m’échappa. Au moins me trouvais-je toujours sur Paris. Je ne connaissais pas cette partie de la capitale. Je haussai les épaules, pris mes couverts et commençai à manger. Je répondis ainsi à l’invitation de mon hôte par l’affirmative. Chacun de nous mangea en silence. Je jetai toutefois plusieurs coups d’œil dans sa direction et je vis qu’il en faisait tout autant. Le repas était délicieux. Bien que me retrouver en présence d’inconnus était pour le moins gênant, la faim n’avait pas disparu et j’engloutissais plusieurs des aliments présents avec appétit. Je me doutais que cet homme ne m’avait pas invité pour manger seulement. Aussi pris-je mon temps pour finir mon assiette et être suffisamment repus avant d’entamer la discussion, qui se révélerait intéressante, j’en étais convaincu. Des hommes de main vinrent débarrasser la table et apporter deux cafés. Nous étions mieux servis ici que dans un restaurant deux étoiles. Armé de la confiance nécessaire, mais toujours sur mes gardes, j’attendais patiemment que mon hôte engage la conversation. C’était sa responsabilité, ses obligations. Mais j’étais à sa merci.

Il leva sa tasse de café et le sirota doucement. Comme un bon whisky. Je patientai. Avide de commencer l’échange.

« Tu sembles serein. Sais-tu pourquoi je t’ai fait venir ? commença-t-il.

Pas le moins du monde », lui répondis-je en esquissant un sourire.

Il continua de boire son café, leva la tête et le finit puis posa sa tasse dans un fracas sonore qui me fit sursauter. Une légère fissure entailla la porcelaine.

« Je voudrais que tu m’écoutes attentivement, Martin. »

Je restai impassible, silencieux. J’étais prêt.

« Bien. Je m’appelle Ferdinand Delajail ; ce nom te dit-il quelque chose ? »

Je répondis par la négative d’un bref mouvement de tête. Je n’avais jamais entendu un nom pareil. Un homme septuagénaire se tenait devant moi, fortuné à ce qu’il disait, et je ne savais pas ce qu’il me voulait. Peut-être me verser un don ou m’acheter une toile.

« Je m’en doutais. Je suis aussi le 21président de l’Ordre des peintres d’élite. En as-tu entendu parler ? »

Je hochais de nouveau la tête. Des peintres d’élite ? Quelles étaient leurs fonctions ? Qui étaient-ils ? Et pourquoi venaient-ils se présenter à moi ?

« Très bien. Le contraire aurait été étonnant, m’adressa-t-il avec un rire.

Qui êtes-vous ?

Ferdinand Delajail, je te l’ai dit. Et si ta question concerne l’Ordre, j’y viens. »

J’écoutais attentivement. Nous étions tous les deux dans cette pièce. Aucune échappatoire, une multitude de sbires au-dehors. Je n’avais pas d’autres choix et j’étais aussi curieux de ce qui allait suivre.

« L’Ordre est une organisation qui sévit depuis le xviie siècle. Nous sommes la Justice. Une justice artistique et divine. Car notre principale fonction, Martin, est d’emprisonner les criminels de ce monde. Depuis le xviie siècle, notre organisation traque les criminels dans le monde et les enferme. Et je crois savoir que votre père connaît très bien l’un des hommes ayant fait partie de cette organisation. Car le premier adepte de l’Ordre est Dereck Von Ammow. »

Cette révélation fut un choc, je ne pouvais le croire. Justice divine, criminels emprisonnés, DVA premier disciple d’un Ordre de fanatiques. Et pourquoi venait-il me raconter tout ça ?

« Pourquoi me raconter tout ça ?

Car nous avons des soupçons. Quelque chose que tu sais depuis plusieurs années sans te l’avouer.

Mon père…

Oui, Martin.

Vous voulez dire qu’il l’a vraiment fait ? Comment le savez-vous ?

Nous avons des preuves Martin.

Lesquelles ? »

Il fit signe à quelqu’un d’entrer. Un homme s’exécuta, entra dans la pièce et apporta à l’homme âgé une valise en cuir noir. Je le vis fouiller quelques secondes et prendre un dossier, qu’il me tendit. Je le saisis et je commençai à feuilleter. J’avais devant moi des relevés bancaires avec les achats en question, effectués deux jours avant la disparition de mère. Tout le nécessaire au crime le plus raffiné, mais je savais que père aimait beaucoup le bricolage. Le dossier comportait aussi des photos, prises de mon père en soirée et en compagnie d’autres femmes, seulement quelques jours et mois après la disparition. Ainsi que des relevés d’appels, entrant et sortant, avec une certaine Brigitte, toujours après l’événement. Je me demandais comment ils avaient eu accès à toutes ces informations.

« Ça ne prouve rien ! criai-je. Il a très bien pu vouloir reconstruire sa vie !

Je te donne les clés, à toi d’ouvrir la porte.

C’est un ramassis de mensonges ! Je ne peux pas le croire… »

Ma voix s’enraya. Les preuves étaient accablantes, et pourtant…

« La vérité est devant tes yeux, bien qu’elle soit difficile à admettre.

Mon père aurait tué ma mère ? Pour quelle raison ?

Je pense que tu le sais très bien. »

Oui, je ne le savais que trop bien. Son travail. Maman interférait beaucoup trop dans son travail. Sa collection, c’était toute sa vie. Et nous ne comptions pas. Ainsi l’avait-il tuée. Abject. Répugnant. Un sentiment de haine m’envahit. Je déglutis.

« Et maintenant ? Qu’avez-vous à me dire ? demandai-je d’une voix fluette.

Je te propose de rendre justice. Pour ta mère.

Comment ?

En rejoignant notre Ordre. »

Je tournais et retournais dans ma tête toutes les informations dont je disposais. Mes souvenirs ainsi que les arguments et les preuves énoncés par le vieillard. Il ne fallait pas se précipiter, mais j’avais en même temps une chance unique de rendre justice et de poursuivre mon art.

« Votre réponse, Martin ? »

Il passa au vouvoiement. C’était respectueux. J’aimais ça.

« J’accepte. »

J’étais officiellement, à partir de la seconde où j’avais prononcé ce mot, dans l’Ordre des peintres d’élite, et je devrais traquer sans relâche des criminels dans le monde, à commencer par rendre justice à mère en emprisonnant mon propre père. Et je ne savais pas comment. Dans quelle prison allais-je devoir l’emmener ? Le vieillard me raconta l’histoire de Dereck Von Ammow plus en détail. Le premier acquéreur qui avait fait sa notoriété était le premier président de l’Ordre, celui qui l’avait recruté. Les différentes villes dans lesquelles il avait séjourné, à chaque fois pour rechercher des hommes et femmes en particulier, meurtriers et assassins. Des hommes sans scrupules, des femmes sanguinaires, possédés par le démon, comme diraient les prêcheurs. Il évoqua les différents artistes qui avaient fait partie de ce courant, beaucoup d’entre eux sortaient leurs propres toiles, issues de leur art et peignaient, dans l’ombre, à l’abri du regard de potentiels indiscrets, les toiles destinées à l’Ordre. C’est ainsi que j’appris que des personnes comme Greuze, Fragonard, Delacroix et Lhermitte notamment avaient fait partie de cet Ordre à mi-temps, n’ayant arrêté qu’un seul criminel. Il me révéla aussi, et c’était un point essentiel, qu’une arrestation suivie d’un emprisonnement permettait d’allonger l’espérance de vie de sa propre personne. Cela dépendait en fait de l’âge de la personne enfermée. Après quoi, nous divisions par onze, soit le total d’emprisonnement effectué par le premier adepte Dereck afin d’obtenir sa longévité. C’était jusqu’alors le peintre le plus prolifique, et je compris d’où venait sa longue vie. Mais je posai tout de même la question de savoir comment était calculée l’espérance de vie pour Dereck. Il m’expliqua qu’il n’en savait rien, et que le hasard avait fait qu’il eut vécu aussi longtemps. Enfin, il acheva son charabia sur le point central de tout ceci : l’emprisonnement. Il développa sur le fait que pour ce dernier, il était nécessaire d’effectuer un croquis grandeur nature similaire à la personne originale et d’éprouver un fort ressentiment en vue d’une justice. Il me donnait l’exemple d’un événement dans Star Wars. Le moment où l’on enferma Han Solo dans la carbonite. Il me disait que c’était similaire pour leur travail. Une fois le croquis effectué, il devait être amené et montré devant le sujet. Dès que ce dernier avait les yeux fixés sur le tableau, il fallait dire la phrase suivante à voix haute : « je poursuis ton œuvre », et le corps ainsi que l’âme du sujet étaient aspirés dans le tableau, prenant position à la place du croquis. Le sujet était instantanément projeté à l’intérieur du cadre, immobile et emprisonné à vie. J’avalais chacune des phrases qu’il me disait, ne croyant pas à certaines, mais écoutant tout de même. Il fallait ensuite faire le décor en y ajoutant un miroir derrière le sujet. Car peu à peu, l’âme du criminel serait aspirée à son tour dans ce miroir, devenant noire et malveillante, derrière le sujet qui, lui, serait pourvu d’un sourire joyeux en harmonie avec le paysage, remerciant presque la dernière parade qu’on lui offrait.

(Deux heures auparavant)

J’étais arrivé à la maison de mon enfance un peu en avance. Je n’avais pas eu de contact réel avec mon père depuis cinq ans, lorsque j’étais parti de mon propre chef, m’installant dans un appartement mal fréquenté, mais où je pouvais y être seul, avec mon désespoir et mon diplôme de peintre, ayant fraîchement fini mes études. Lorsque je l’avais eu au téléphone, il avait été étonné que je l’appelle et ému que je vienne le voir. J’avais aussi soigneusement pris le croquis grandeur nature que j’avais confectionné à mon domicile une semaine durant. Il était parfait. J’arrivai devant la grande maison, devant le portillon. Je garai ma voiture contre le trottoir, à la hâte. J’éteignis le contact, sortis et pris le portrait dans mon coffre, prenant soin de rabattre la couverture en laine dessus. J’allais lui offrir un cadeau, le premier depuis quinze ans, avant mes soupçons et mon amertume cachée. Je ne doutais pas qu’il allait être heureux. De me voir et de ce qu’il allait y trouver. Je passai le portillon – ce dernier était ouvert – puis je sonnai à la porte. Je n’avais plus ma clé, la lui ayant rendue lorsque j’étais parti. Pas de réponse. Je sonnai une nouvelle fois. Comme je l’avais dit, j’étais en avance. Cette fois-ci, il ouvrit. Et son visage terne s’illumina. Il me laissa entrer et me serra chaleureusement dans ses bras. C’était inhabituel, mais je compris que je lui avais manqué. Cependant, la haine continuait de bouillir en moi. Je restais impassible. J’entrai dans le salon et je déposai mes affaires dans un coin. Il me proposa un café. J’acceptai. Je ne savais pas si je devais le laisser parler ou agir de suite, afin de voir si le vieillard avait raison ou si j’allais apparaître à la Une des plus grands imbéciles qu’ait comptés cette Terre, me laissant embobiner par des contes de fées. Je décidai de patienter un moment. Je profitais de l’instant. À plusieurs reprises, il me questionna sur ma vie, si j’avais une femme, fondé une famille. Je lui répondis, d’abord froidement, puis avec plus de chaleur. Je jouais avec lui. Et, si le vieillard disait vrai, j’avais même gagné la partie avant même d’être entré dans cette maison. Ma maison, celle où j’ai passé toute mon enfance. Rien n’avait changé. J’hésitai à me lever du canapé pour aller voir mon ancienne chambre, mais raviver les souvenirs n’était pas souhaitable. Il fallait passer à l’acte. Aussi me levai-je et partis en direction du coin de la pièce. Père me racontait qu’il s’était enregistré cette semaine en train de raconter toute l’histoire de la vie de Dereck Von Ammow, et qu’il voulait me transmettre cet enregistrement. Je connaissais sa vie par cœur, mais je ne dis rien. Le vieillard me l’avait racontée en détail.

« Papa, pardon de te couper. »

Il semblait ne pas approuver que je le coupasse de cette façon, mais il n’en dit rien.

« Ce n’est pas grave.

C’est que, j’ai un cadeau pour toi.

Ah oui ? fit-il, en souriant. Montre-moi, je suis curieux. »

Je me tenais à côté du portrait. Je le pris et ses lèvres s’agrandirent, formant un sourire pour le moins grotesque. Il pensait sans doute que je lui rapportais une de mes toiles ou, plus fantasmagorique, une des toiles du mouvement. Mais non, ce n’était que lui, esquissé. J’enlevai le drap et mis le tableau devant moi, posé sur le sol. La représentation de père regardait droit dans ses yeux. Mais ce dernier regarda tour à tour le portrait, puis moi. Il était effrayé.

« Qu’est-ce que c’est que ça ?

Voyons papa, c’est toi !

Je le vois bien, mais pourquoi ? »

Il n’allait pas tarder à le découvrir. Le sentiment de justice grandit. Telle l’eau d’un fleuve qui se déverse dans un océan, ce dernier devait contenir toute ma rage et ma soif de vengeance. J’étais prêt, je le sentais au cœur de mon être. Prêt à sacrifier mon paternel.

« Regarde-le bien. Regarde le mieux ! »

Il ne me fixait plus et ses yeux étaient plantés dans ceux du portrait. Tout était en place. Tout était réuni pour que cela marche. La rage grondait. Mon cœur battait à cent à l’heure. J’étais en sueur. Et je dis, d’une voix lente et pleine, la phrase fatidique.

« Je poursuis ton œuvre ! »

Et, d’un geste théâtral, en fermant les yeux et en lâchant le tableau, je fis une révérence des plus comiques qui aurait pu faire rire la plus terne des personnes présentes. Le tableau s’écrasa face contre terre.

Lorsque j’ouvris les yeux, père avait disparu. Je regardai dans le salon. Personne. Je l’appelai. Pas de réponses. Je criai, aussi fort que je le pouvais. Toujours rien. Lorsque finalement je relevai le cadre, je le vis, comme le vieillard me l’avait expliqué, au centre de la peinture. Il avait pris position à la place du portrait que j’avais fait. Je voyais sur son visage une colère foudroyante. Il était furieux. Selon ce que m’avait dit Ferdinand, il allait s’adoucir au fil des minutes. Je devais cependant me mettre au travail et peindre le miroir. Le paysage avait déjà été effectué, la grange ainsi que les prairies. J’allai dans son atelier, portant le tableau sous le bras. Je l’avais donc fait, j’avais emprisonné mon père. À vie. Je trouvais dans l’atelier un chevalet ainsi que la palette de couleurs. Je me mis au travail. J’en avais pour une bonne heure.

Une fois satisfait du miroir que j’avais dressé en arrière-plan, je me mis en quête du titre. Il me vint à l’esprit immédiatement : Consécration d’un être déchu. Après quoi, je repris le tableau, retournai dans le salon et regardai où sa place serait la meilleure. Derrière le canapé, dominant tous les autres, était la solution adéquate. Un tableau y siégeait déjà. Le premier de Dereck Von Ammow. Ainsi le remplacerai-je par le premier de Martin, c’est à dire moi-même. Je mis le premier de côté, par terre, et le mien à sa place. Les traits de père se révélèrent plus doux, plus sereins. Mais il y avait toujours dans ses yeux de la colère, et peut-être aussi de l’incompréhension. Il semblait surpris. Évidemment, ce n’était pas tous les jours que nous étions enfermés à vie au cœur d’un tableau. J’émis un éclat de rire. Avoir ce pouvoir entre mes mains me fit sentir supérieur. En plus d’avoir un talent pour la peinture, je pouvais dorénavant enfermer les personnes dans mes toiles et rendre justice. Ce sentiment était bienfaiteur, et j’avais enfin la sensation de réussir ma vie. Je partis me lover dans le canapé avec le café encore chaud, la couverture en laine sur les genoux, et j’allumai la télévision. Père m’avait parlé de l’enregistrement. Il était sans doute dans le magnétoscope. J’appuyai sur le bouton pour mettre la cassette en route et cette dernière démarra effectivement. Très vite, le noir total de la télévision fit place au bleu, signifiant que la vidéo allait débuter, puis à mon père, en gros plan. Il s’essaya sur sa chaise en cuir beige. Il but la moitié d’un verre d’eau posé à ses côtés et commença son histoire, après avoir retroussé ses manches.

« Ce peintre était un des plus grands, c’est indéniable », débuta-t-il.

Un très beau début…

(Présent)

Je me tiens debout devant la toile, un sourire aux lèvres, café à la main. J’ai réalisé ma plus belle toile. Tout est parfait, même le titre que j’ai donné à l’œuvre. Elle rentre dans le courant. Si je ne l’avais pas datée, on aurait pu croire qu’elle avait plus de deux cents ans. Cependant, au fur et à mesure que je regarde cette toile, une sensation de malaise m’envahit. Je suis heureux, mais pas comblé. Il y a cette chose, cet infime détail qui ne colle pas et qui fait toute la différence. Pourtant, père trône au milieu du tableau, le sourire maintenant angélique aux lèvres, ayant perdu toute trace de colère. Un expert y aurait vu un brillant portrait. La prairie se révèle parfaite en tout point, des arbres à la grange, des feuilles tombées à l’herbe accrue. Le détail qui attire mon attention maintenant est pointé dans le miroir. Car, au fond de ce miroir, ce que j’y vois me fait froid dans le dos. Jamais je ne pourrais me regarder en face après ça. Au fond du miroir siège une âme pourvue d’humanité, aussi blanche et lumineuse qu’un fantôme errant dans la nuit. Dans les légendes que j’avais entendues, dans les histoires que père m’a racontées ainsi que dans les tableaux que j’ai vus, chacun a évoqué une ombre noire malveillante. Si, cette fois-ci, ce n’est pas le cas, c’est que j’ai inéluctablement condamné un innocent. Ainsi commence mon désespoir…

Clap clap clap

Je me tourne vers les applaudissements. Une personne frêle et chétive se tient dans l’embrasure de la porte. Le vieillard. Je me demande un instant ce qu’il fait là, mais mon attention se reporte sur la personne qui se tient derrière lui : une femme. D’une plus grande taille que son récent patron, d’un blond vénitien, cette femme est le portrait craché de… Non. Elle esquisse un sourire. J’ai dû prononcer ce mot à voix haute. Mais c’est impossible. Ce que je vois me ramène quinze ans en arrière, à quelques bribes de souvenirs quasiment irréels qui restent accrochés à ma mémoire. Car derrière cet homme, j’y vois ma mère.

Je cherche à comprendre. Les deux personnes ne bougent pas. Elles m’observent et attendent ma réaction. Je réfléchis à toute vitesse. Tous les éléments sont disposés sous mes yeux et il ne me reste qu’à les assembler, les mettre en ordre. La disparition, la profession de mon paternel, la mienne, mon recrutement quelques mois auparavant et la mise en conditionnement définitif de mon père. Tout est lié. Et tout s’est passé sous mon nez, avec mon aval. Et je comprends enfin. Je comprends que tout ceci a été nécessaire. La disparition de ma mère et les soupçons sur mon père. Me conforter dans l’idée qu’elle a bien été tuée de ses mains et ainsi orchestrer une vengeance idéale, muni d’un sentiment de justice indéfectible. Qu’il était devenu une menace pour l’ordre, exposant au grand jour cet art si pieux et prônant avant tout la discrétion. Il leur a fallu agir sous couverture et faire leur travail dans l’ombre. Et, par mon recrutement, ils en sont venus à faire d’une pierre deux coups. Se débarrasser d’un homme qui est devenu gênant au fil des années et anéantir psychologiquement sa progéniture, autant dire moi, de peur que je lui succède. Je me demande si mère est forcée de jouer le jeu ou si c’est elle qui a mis en scène toute cette comédie. Je l’ai cru si pure, si innocente. Un relent acide me remonte dans la gorge. Je me sens mal. J’ai voulu avant tout devenir quelqu’un aux yeux de mon père et voilà que je suis devenu le jouet d’une autre personne, le pantin dont on a tiré les ficelles. J’ai mis père vivant dans ce tombeau pour l’éternité et alors que j’avais semble-t-il perdu mère pour le restant de ma vie, je la voyais resurgir de trépas, cruelle, froide et manipulatrice. Le relent s’intensifie. Deux, puis trois remontées. Je ne peux presque plus respirer. Je déglutis et crache un semblant de salive et une partie de mon café. Je jette un dernier coup d’œil à ma mère, toujours souriante. Ce sourire si cruel et vicieux à cet instant présent. C’en est trop. Trop à supporter, trop à assimiler pour ma personne. Le monde s’écroule sur ma tête. Mes yeux flanchent. Je m’évanouis.

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6 réflexions sur “L’Ordre a un prix (Nouvelle)

  1. Hey !

    C’est la première nouvelle que je lis de ce genre ! C’est super prenant, c’est super bien ficelé, enfin c’est super quoi !
    L’idée je la trouve originale, une sorte de légende de la peinture qui obsède un homme et cela se retourne contre lui, la manipulation qu’il y a derrière et tout, chapeau bas.

    J’applaudis ! Je lirais volontiers la prochaine 😀

    Aimé par 1 personne

    1. Un énorme merci à toi d’avoir pris trente minutes de ton temps pour lire ma nouvelle !
      ça me fait chaud au cœur, c’est important ces retours-ci !
      Je n’ai pas eu l’idée directement mais elle est venue à moi bien vite ^^
      Après j’ai amélioré l’ensemble 🙂
      Pour l’instant, pas de nouvelles en préparation. J’ai des idées, mais pour un/des projets plus gros 🙂
      Donc je vais continuer les chroniques et ces projets en parallèle ^^.
      Merci encore Amélie, vraiment ! :3

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    1. Tu as vu j’ai passé les temps au présent car ils étaient au passé, ça rend la chose assez bizarre à écrire mais plus réaliste à lire x)
      Tu as vraiment adoré ? ^^
      écoute je ne sais pas vraiment quand sera la prochaine… J’ai de l’inspiration, mais pour une voir deux choses qui seraient d’avantage plus grand qu’une nouvelle ^^. Et tu sais bien ce qu’il y a après. Alors je ne sais pas si il faut me lancer ou non. Quoi qu’il en soit pour les deux je dois d’abord fortement me documenter 🙂

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  2. Coucou Tof !
    Je viens de terminer ta nouvelle… Que dire, si ce n’est que tu « surfes » dans des univers très variés au niveau de tes nouvelles ! Aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau. Aborder le domaine de la peinture était assez inattendue… Seul bémol pour ma part sont les passages du passé au présent, qui sont assez perturbants pour tenir le fil de l’histoire. Mais la fin te laisse des frissons dans le dos et fait en quelque sorte oublier ce détail !!! Une suite pourrait être envisagée ou pas ?!

    Aimé par 1 personne

    1. Salut Mum’
      Alors les passages passé et présent était nécessaire pour construire l’ensemble et faire perdurer le doute, dès le départ j’avais imaginé ces passages du passé au présent. Après j’ai construit autour de ça :). Et cela faisait aussi un certain temps que je voulais rendre hommage aux études en histoire de l’art que j’avais faîtes ! ^^
      Encore une fois et au grand regret de certains, je n’envisage pas de suite. Peut-être rebrousserais-je chemin lorsque j’aurais une idée plus convaincante pour en faire une intrigue plus développée, mais actuellement ce n’est pas le cas. je préfère bâtir des nouvelles de plus en plus élaborée (et grande) avec différents points à travailler et continuer de tâter différents genres (Science-fiction la première – réaliste témoignage la seconde – fantastique celle-ci). Je ne sais pas encore de quel genre sera la prochaine. J’avais une idée convaincante mais je la met de côté car elle ne correspond que peu au point que je veux le plus travailler dans mon style d’écriture ^^.
      Merci de ton avis en tout cas et de ta lecture !
      Bonne soirée Mum’ 🙂

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